Stefan Sing

Bonjour Stefan, je vais commencer par te présenter, pour les lecteurs non-jongleurs, parce que  je pense pouvoir dire sans trop de risques que tous les jongleurs connaissent ton travail. Tu es surtout connu pour ta créativité, pour avoir lancé beaucoup de tendances ces dernières années. Peux-tu me dire à quel âge tu as commencé à jongler, et comment tu as découvert cette discipline ?

J’ai commencé vers 12 ou 13 ans… Mon frère qui est plus vieux que moi, et qui était mon idole, a acheté le livre « Alles über die kunst des jonglierens » de Dave Finnigan (note : version française « La jonglerie un plaisir simple et facile« ), et il a commencé à jongler – alors je l’ai suivi, et très vite je suis devenu meilleur que lui.

Jongles-tu tout seul dans ton coin, ou vous étiez plusieurs jongleurs à vous entraîner ensemble ?
Je m’entraine plus ou moins toujours au katakomben (note : centre de jonglage à Berlin). Le matin, je suis le seul jongleur (je ne sais pas pourquoi les jongleurs se lèvent tres tard ?), donc c’est un entraînement plus concentré et serieux… si j’ai la motivation et le temps,  je jongle aussi le soir, mais plus de la jonglerie libre.

As-tu commencé, comme beaucoup de jongleurs, d’abord en apprenant les figures connues, ou alors dès le départ tu as été dans une démarche de recherche et de créativité pour développer tes propres figures et enchaînements ?
Au départ, j’ai appris toutes (vraiment toutes) les figures du livre de Dave Finnigan, mais dès le début j’ai commencé à chercher de petites variations et différents enchaînements.

Photo : Nicolas Lœuillet

A partir de quel moment tu t’es dit que tu pourrais devenir professionnel ?
Au bout de 6 mois, il était clair pour moi que je voulais devenir professionnel. Pour diverses raisons, j’ai arreté de jongler de 18 à 25 ans et j’ai commencé des études à l’université. C’est après que je suis devenu professionnel.

Cette carrière professionnelle correspond à l’idée que tu en avais ?
Je ne sais pas si j’en avais une idée très précise. Mon idée de départ était très inspirée d’une cassette vhs avec Kris Kremo et Francis Brunn. Mon idée était de travailler dans une cirque ou un cabaret. Je n’ai jamais pensé au début à faire un show de plus de cinq minutes, et je n’ai jamais pensé à donner des cours.

La danse fait partie intégrante de ton jonglage, est-ce que tu étais danseur avant d’être jongleur, ou alors la danse est venue après ?
Au début, c’était le jonglage. Les balles m’ont donné la motivation pour surmonter la honte de bouger. Je ne suis pas un danseur, mais je peux « bouger » – si tu me mets dans un cours de danse, je ne suis pas à l’aise, mais par contre si tu me mets dans une discothèque, je bouge très bien (souvent mieux qu’un danseur).

Dans cette vidéo : http://juggling.tv/4427 , on peut te voir animer un stage où tu expliques des exercices corporels faisant travailler la mobilité, la danse, en jonglant. Ce sont des exercices que tu as inventés toi-même, ou qui sont inspirés d’exercices de danse à la base ?
J’ai presque toujours trouvé spontanément les mouvements en jonglerie, ce sont les balles qui m’ont dit comment bouger. Donc on peut dire que tous ces exercices sont personnels.

Je ne me souviens pas t’avoir vu jongler avec autre chose que des balles, est-ce que tu utilises d’autres objets, massues, anneaux, etc. ?
La premiere année, j’ai jonglé avec toutes sortes d’objets (massues, diabolo, boite à cigares, anneaux, chapeau…), mais après tous ces essais, je suis revenu aux balles.

Photo : Nicolas Lœuillet

Comment expliques-tu cette préférence pour les balles ?
Il y a plusieurs raisons :
– j’aime le minimalisme,
– je n’aime pas les objets qui sont fait pour uniquement pour jongler,
– il y a quelque chose de très philosophique dans les balles, c’est une surface sur laquelle il n’y a pas un point que tu peux singulariser; il n’y a pas un debut ou un fin dans une balle,
– j’ai toujours aimé me concentrer sur une seule chose, en y mettant toute mon énergie,
– j’ai toujours des idées et techniques potentielles avec les balles (la jonglerie n’est jamais finie), donc les balles ne sont jamais devenues ennuyantes.

Quel modèle de balles utilises-tu ?
Sil-x de play, avec des ballons autour, pour avoir plus de grip, et avoir toujours des balles propres et blanches

Photo : Isabelle Bruyère

Est-ce que tu jongles tous les jours ? Quel est ton rythme d’entraînement et répétition habituellement ?
Avec une famille (femme et enfant), j’ai moins de temps pour jongler, et avec l’âge, j’ai souvent très mal au dos donc je jongle moins qu’avant. Le matin, je m’entraîne avec Cristiana, et quelquefois le soir, je jongle, moins sérieusement,  5 jours sur 7. Malheureusement je manque de temps pour travailler ou développer la technique.

Est-ce qu’il y a UNE figure ou un enchaînement que tu affectionnes plus particulièrement ?
J’étais toujours apprécié les figures avec la tête (head-roll) et les lancers dans le dos.

Quelle est la figure qui t’a demandé le plus de travail avant de la maîtriser ?
Je ne sais pas ce que c’est  de vraiment « maîtriser » une figure ? C’est différent selon que l’on parle de maîtrise sur scène, à l’entraînement ou à l’échauffement.
Pendant un temps, j’ai beaucoup travaillé les lancers en backcross à 5 balles, le sept balles. Avec l’échauffement, dans un entraînement, ça va. Mais pas sans s’échauffer, et pas toujours sur scène. Donc je ne pense pas vraiment maîtriser ces figures.

Ta vidéo qui m’a le plus impressionné techniquement est « red tent » :

Je trouve qu’on y voit toute l’étendue de ta technique, dans quelles conditions as-tu réalisé cette vidéo ? Tout ce qu’on y voit est « écrit », ou c’est de l’improvisation ?
J’ai joué en 2006 dans un festival a Munich (« Tollwood ») tous les soirs. Chaque matin je m’entraînais et bossais la technique. J’ai filmé un entraînement et après, j’ai réalisé cette vidéo. C’est une vidéo des figures à l’entraînement (surtout triple-b, lancer-dos et les pieds) – ce n’est pas écrit, mais ce n’est pas improvisé.

Dans les vidéos que je vois de toi, que ce soit en improvisation ou en spectacle, je suis étonné de voir qu’il y a très peu de drop, même sur des passages très techniques. Est-ce juste l’expérience qui fait ça, ou alors tu as des « techniques » de concentration pour arriver à ce niveau de maîtrise ?
Il s’agit de « vidéos » – c’est pour cette raison qu’il n’y a presque pas de chutes ! Les vidéos créent une image idéale du jongleur, qui n’est (normalement) pas la réalité. Maintenant sur scène je fais moins de chutes qu’avant, c’est l’expérience, mais j’ai encore (mais moins fort) toujours peur de la chute.

Tes numéros solo, comme « pigeon, why do you scare me? » , ou « schubertvariationen« , sont des numéros chorégraphiés, mais qui n’ont pas d' »histoire » à proprement parler, contrairement à ton numéro en duo « Tangram ». Est-ce volontaire, tu n’as jamais eu l’envie de « raconter une histoire » avec ton jonglage ?
– « schubertvariationen » n’est en fait pas un numéro chorégraphié, c’est fait exactement comme « red-tent », des images d’entraînements, avec différentes figures, remontées en vidéo.
– « pigeon, why do you scare me  » est pour moi une émotion tres forte, que j’essaie de transmettre, j’utilise des figures métaphoriques qui, je l’espère, racontent ces émotions.
– mon objectif est d’utiliser le jonglage pour raconter quelque chose : tout est communication, on ne peut pas ne pas communiquer… mais je n’aime pas rester dans le concret, ou raconter vraiment une « histoire », j’aime si cela reste un peu abstrait, et que le public garde une  liberté d’interprétation.
– « tangram » est devenu maintenant une histoire du couple. Ca n’était pas notre objectif de départ, et on a été très surpris quand tout le monde nous a donné son interprétation. En même temps un homme et une femme sur scène. C’est un travail impossible de ne pas tomber dans une image de relation sexuelle.

Contrairement à tes numéros solo, « Tangram » , le numéro de danse/jongle que tu as créé avec ta compagne Cristiana Casadio, est plus narratif, il parle de la relation de couple. Je trouve très impressionnant le travail en duo que vous avez réussi à mettre en place. Comment vous est venue l’idée de créer ce spectacle, et comment s’est passé son écriture ?
Nous sommes simplement tombés amoureux. Je suis un jongleur qui aime bouger et elle est une danseuse qui aime la manipulation d’objets (c’est lié à son expérience professionnelle de gymnastique rythmique et sportive). Ce que nous devions faire était donc évident.
Concernant l’écriture, nous avons d’abord écrit de petits passages, que nous avons ensuite connectés ensemble pour faire un numéro. Quand nous avons joué ce numéro, nous nous sommes aperçu qu’il fallait changer certains passages pour les rendre plus profonds, etc.

Jouer avec sa compagne un numéro qui parle du couple, de la relation, est-ce que ça n’est pas difficile ? Arrivez-vous à faire abstraction de votre couple réel quand vous entrez sur scène ? Ou alors au contraire vous vous en servez pour faire évoluer le numéro ?
Non ce n’est pas difficile… nous nous servons de notre relation sur scène. Toutes les émotions et états (l’amour, l’ignorance, le rangement de Cristiana derrière moi, les disputes…) nous les avons déjà vécus dans notre relation réelle. Parfois la scène agit aussi comme une thérapie. Tu peux être très méchant et violent avec ton partenaire… et c’est bien de pouvoir le jouer, parce que nous ne le sommes jamais dans la vie réelle.

Photo : Isabelle Bruyère

Peux-tu nous dire quelles sont les prochaines dates où il sera possible de te voir sur scène, que ce soit en solo ou en duo ?
Voici les dates pour le version longue de « tangram » :
531 festival, helsinki: 19-21 septembre
ufa-fabrik Berlin : 31 septembre – 10 octobre
– tournée avec « little big world » en fevrier/mars 2013

Concernant les stages :
27-28 octobre : maison des jonglages (Paris)
12-16 novembre : katakomben (Berlin)

©Photo : ben Hopper

Comment vois-tu ton évolution dans le jonglage, as-tu un « plan de carrière », une vision à long terme de tes spectacles ?
Non je n’ai pas un plan de carrière. Je voudrais juste créer des spectacles plus profond.

Dans une interview au magazine « Kaskade », Jérôme Thomas disait il y a quelques années que quand on devenait professionnel, on avait moins de temps pour s’entraîner, progresser, à cause du temps passé en représentation. Dirais-tu la même chose ?
Pour la technique c’est vrai… mais d’un autre côté, on apprend des choses sur scène qu’on n’apprend pas ailleurs :  le rythme et le timing. Et ça, c’est pour moi le plus important.

Tu fais régulièrement des stages, des ateliers lors des conventions. Cette partie formation est importante pour toi ? Qu’est-ce qu’elle t’apporte ?
Oui j’aime beaucoup jouer le professeur :
– tu es en contact avec des personnes réelles, pas un public anonyme,
– tu peux aider des personnes à accomplir leurs idées,
– toute ma vie, j’ai fait une recherche sur le jonglage et c’est bien de le transmettre aux étudiants. J’aime beaucoup l’idée d’avoir une influence sur le jonglage, qu’après ma mort il restera des moi des choses vivantes.
– j’approfondis ma façon de jongler en l’enseignant aux autres.

Photo : Isabelle Bruyère

Quels sont les jongleurs ou artistes en général qui t’ont influencé à tes débuts ?
Toujours ma cassette vhs : Kris Kremo/ Francis Brunn/ Bobby May/ Marcus Jeroch
Mais surtout « Ferdi »: un jongleur de Munich, qui m’a fasciné énormément. Il y a pas de videos de lui sur l’internet, mais il était incroyable. Malheureusement, il a arreté de jongler.

Et aujourd’hui, dans les jongleurs actuels, as-tu remarqué une ou des personnes qui te semblent particulièrement prometteurs ?
Patrick Elmnert : en plus de sa grande technique, il a un très bon feeling sur le timing, sur le rythme, ce qui est très rare pour les jongleurs.
– Francesco Gondino : un jongleur jeune italien ( video )… comme Patrick, mais encore plus jeune… il a arrêté depuis deux ans (j’espère qu’il va s’y remettre)
– Jacob Sharpe : parce qu’il ne connaît pas de limites ( video )

Il y a plusieurs tendances en jonglerie, souvent liées à la culture de chaque pays ou continent. Par exemple j’ai l’impression qu’aux Etats-unis, la jonglerie est plus « sportive », axée sur la performance pure. En Europe on est plus dans la jongle créative, théatrale, voire expérimentale. Les Japonais ont une jongle très pointue, technique, ils innovent beaucoup dans les figures. C’est un peu caricatural sans doute, ce que je viens de dire, je force un peu le trait volontairement… Mais toi qui voyages beaucoup, et dois rencontrer des jongleurs de cultures et origines très variées, tu as déjà constaté cela, ou alors tu penses que c’est une idée fausse ?
Oui c’est comme ca. C’est un principe général… mais heureusement il y a toujours des exceptions.
Je pense qu’on peut aussi faire des distinctions en Europe :
– les Français : jongle théâtrale, souvent dans une compagnie, qui mixent les genres, et font des pièces d’une heure,
– les Allemands : il y a beaucoup de varietés en Allemagne, alors beaucoup des jongleurs font un numéro de 7 minutes avec une technique forte et classique. Ils gagnent assez d’argent avec ça, alors ils restent dans ce format.
– les Scandinaves : technique très forte, très expérimentale, un jonglage très pur (sans ajouter d’autres éléments).

Depuis quelques années la vidéo sur internet prend une place importante dans la diffusion de la jonglerie. Certains jongleurs ne sont « visibles » que via ce média.D’autres sont visibles uniquement sur scène ou en spectacle de rue. Certains jongleurs ont des réticences (se méfient) face à ce mode de diffusion, et trouvent qu’un spectacle vivant ne doit être visible uniquement en « live ».De ton côté tu sembles être très polyvalent, tu as par exemple participé au « Bram’s video challenge« , et tu as aussi diffusé une petite vidéo que tu as tournée et montée : « Fufu« . Quel regard portes-tu sur la vidéo et internet en général ? Tu le considères comme un outil de diffusion à part entière, ou complémentaire de tes spectacles ?
La vidéo est simplement une technologie qui permet une autre forme d’expression de la jonglerie.
Pourquoi j’ai fait des vidéos ?
– Je m’entraine beaucoup et ces entrainements sont éphémères, ensuite je pars sur d’autres chemins, d’autres entrainements… la vidéo me garder une trace de ce que j’ai fait à telle ou telle période.
– Ces vidéos sont aussi un moyen de partage avec les autres jongleurs, pour ceux qui sont dans une démarche de recherche, pour qu’ils se disent « Ha ça c’est cool, peut-être que je peux trouver une variante… ». C’est aussi plus simplement pour les jongleurs qui n’ont pas la possibilité de voir les spectacles…
– Il y a aussi beaucoup de figures que je fais à l’entrainement mais pas sur scène, parce qu’elles sont trop difficiles. La vidéo me permet de les montrer quand même.
Une vidéo peut être un véritable produit artistique, au même titre qu’un spectacle, c’est juste différent. Le spectacle reste pour moi plus important, plus « honnête ». Et les sensations et émotions qu’on y reçoit sont imbattables.

Tu as d’autres projets persos comme « fufu », par exemple ?
Pas pour l’instant, je n’ai pas de projets vidéos en tête. Quand j’en fais une, c’est très spontané.

Quel est ton meilleur souvenir lié au jonglage ?
– Ma rencontre avec Cristiana lors d’une convention,
– La fois où, dans un restaurant, j’ai rattrapé un cendrier tombé de la table, avec mon pied,
– Chaque fois qu’un spectacle se passe super bien,
– Tous les voyages qui m’ont permis de découvrir des cultures différentes, sans être un touriste.

Au vu de ton expérience, quel conseil donnerais-tu à un jongleur amateur qui souhaiterait devenir professionnel ?
Travailler, travailler, toujours travailler.
Et jouer le plus souvent possible, on apprend seulement sur scène.

Cette interview touche à sa fin, je te remercie d’avoir pris le temps de répondre à toutes ces questions ! As-tu un dernier mot à ajouter, un message à faire passer, ou pourquoi pas une question que tu aimerais poser à un autre jongleur ?
Je suis tres content que le nouveau cirque soit aussi développé en France. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de différence entre le théâtre, la danse et le cirque. Ca me motive et m’inspire dans mon travail en Allemagne

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Si vous souhaitez avoir plus d’informations Stefan Sing, vous pouvez consulter :
Son site internet
Sa chaine Youtube

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