Paga

« Paga » est le pseudo d’Alexandre Paganelli, sur le forum jongle.net comme dans la vie. J’ai eu envie de l’interviewer suite à plusieurs discussions sur le forum ou il parlait de son métier d’infirmier psychiatrique et comment il utilise le jonglage dans son métier. Son expérience m’a semblé particulièrement intéressante, parce qu’elle montre une facette inhabituelle de ce que peux apporter la jonglerie.

Bonjour Paga, je me permets d’utiliser ton pseudo du forum jongle.net, parce que c’est aussi je crois ton surnom dans la vie. Tu es infirmier psy, et jongleur amateur. Je crois que tu as commencé le jonglage tardivement, peux-tu me dire à quel âge et comment tu as découvert cette discipline ?
Salut David… Effectivement, j’ai commencé à jongler tardivement, vers 24 ou 25 ans. Ce n’est pas un âge si avancé que cela, mais à l’époque je travaillais déjà depuis deux ans. Cela a forcément beaucoup limité le temps que je pouvais consacrer à cette discipline que j’ai découverte par surprise. Et entre le moment où j’ai appris la cascade et le moment où la jonglerie est devenue une partie à part entière de mon quotidien, il s’est écoulé quelques années.

Comment as-tu appris à jongler, par des connaissances qui t’ont montré comment faire, ou en suivant des instructions sur internet ?
C’est un ami qui m’a enseigné la cascade alors que j’ignorais complètement qu’il savait jongler. Un soir que je le rejoignais pour jouer de la musique, j’ai été surpris de voir trois balles dans un coin du salon et lui ai confié que j’adorerais apprendre. Il a souri et m’a dit que je saurais en moins de 30 minutes si je me fiais à lui… Il avait raison ! Merci infiniment Mr Manuel Zanella.
Il m’a d’abord expliqué la cascade de manière traditionnelle et aussitôt après, il me l’a ré-expliqué sous forme de rythme…
Par contre, je ne disposais pas de l’outil informatique à l’époque. Lorsque j’ai enfin franchi le pas et que j’ai pu profiter du formidable outil que représente internet (fin 2007), je n’ai pu que constater un nouvel essor formidable de ma pratique du jonlage. Je dois concéder qu’à ce jour, je dois avoir autant appris de la toile que de mes rencontres humaines.

Tu jongles « tout seul » ou tu as rejoint un club ou une école de cirque ?
En qualité d’infirmier à temps plein dans une unité d’hospitalisation à temps complet, j’effectue ce que l’on nomme les trois postes (matin, après-midi et nuit) et je travaille certains week-ends et jours fériés. De plus, je savoure pleinement une vie de famille. J’ai donc un emploi du temps on ne peut plus irrégulier ce qui fait que, à mon grand désarroi, je jongle seul la grande majorité du temps que je peux y consacrer.
En revanche, je suis à la fête dès que mon emploi du temps me permet de rejoindre les copains jongleurs dans des ateliers adulte tel que « les NAC » à Illzach (68) ou les workshops cirque du Créa à Kingersheim (68).

Tu utilises le jonglage dans le cadre de ton métier d’infirmier psy, peux-tu me dire dans quel but et sous quelle forme ?
J’utilise le jonglage dans le cadre de mon métier sous deux formes principales.
En premier lieu, je jongle. Seul, de manière très spontanée au beau milieu du service qui est le mien, entre collègues et patients, m’installant à un endroit particulier ou déambulant. Dans ce cas de figure, le but est de surprendre, d’intriguer, d’amuser, de détendre, d’initier une relation ou de donner un autre aspect à une relation… Mon objectif principal dépendra directement de l’ambiance qui règne dans l’unité de soins et de la dynamique de groupe au sein des patients.
Quoiqu’il en soit, mes patients sont informés que je suis complètement disponible et que je jonglerais tant qu’aucun d’entre eux n’aura besoin de moi ou que je ne doive effectuer une tâche planifiée. Souvent, c’est ce qui pousse un patient à me demander si je peux lui apprendre, ou pour ceux qui savent déjà, s’ils peuvent me rejoindre.
En second lieu, j’anime des ateliers jonglerie lors d’activité dites « thérapeutiques » dans mon jargon professionnel. Pour la forme, je m’évertue à faire en sorte que cela ressemble ni plus ni moins à un atelier conventionnel. Quant au fond, le but ne sera jamais « jonglistique » vis à vis des patients dont j’ai la charge. Peu importe leur « performance ». Ce qui sera primordial au cours de cette activité (tout comme bon nombre d’activités thérapeutiques telles les activités sportives , la musique, le dessin, les jeux,…) est leur investissement et la manière qu’ils auront d’appréhender les consignes que je leur fais. De plus, je profite de l’activité pour glisser à chacun des parallèles entre jonglerie et leurs parcours respectifs. Ils leur appartient de faire les liens… ou non. Cela permet de travailler des pistes de réflexion similaires à celles que l’on peut aborder au cours d’entretien beaucoup plus formel, et donc de le faire avec beaucoup plus de légèreté.
Dans les deux cas, mon utilisation du jonglage dans mon exercice d’infirmier est très liée à la symbolique et de la réflexion que l’on peut mener autour de la signification de l’acte de jongler en lui même. Objectifs et résultats seront très variables d’un individu à l’autre.
En parallèle, ce n’est jamais mon objectif premier mais, par la force des choses, qui jongle (ou apprend à jongler) bénéficie des vertus psycho-motrices et neurologiques reconnues du jonglage.
J’aimerais préciser que je me suis permis de jongler partout où j’ai pu intervenir, mais quant à ce qu’il en est de mener une activité avec les patients, cela nécessite le soutien de toute une équipe. Je suis particulièrement fier d’avoir appartenu à l’équipe des « Lierres A », sous la responsabilité de Mme Christiane Heckel, au Centre Hospitalier de Sarreguemines (57) où j’ai eu toute la liberté de créer mon activité. Tout comme je suis très fier de pouvoir aujourd’hui faire voler balles et sourires au sein de L’équipe d’ « Ado’sphère », sous la responsabilité de Mme Bachmann Brigitte, au Centre Hospitalier de Rouffach (68). Merci à tous mes formidables collègues qui sont ouverts à tout dès lors qu’on peut espérer un outil supplémentaire pour tenter de viser le mieux-être de nos patients.

Comment t’est venue l’idée d’utiliser le jonglage dans ton métier ?
Jongler au travail, ne serait-ce que pour faire sourire les patients, je l’ai fait dès que j’ai su jongler. Je crois que j’ai presque eu immédiatement l’envie de partager la jonglerie et son formidable potentiel de bienfaits que je soupçonnais.
Par contre, me lancer à en faire une activité thérapeutique est le fruit d’un processus bien plus long. L’idée est née d’une succession d’éléments qui m’y ont conduit.
J’ai été très sensible à certains mots de Dave Finnigan, l’auteur de « la jonglerie, un plaisir simple et facile« , notamment quand il évoque de jongler partout dès que l’on peut ou quand il dit qu’il serait très judicieux de faire entrer la jonglerie dans les écoles, les hôpitaux, les prisons…
Par ailleurs, au cours d’une formation professionnelle en relaxation, nous avons abordé l' »euphonie gestuelle ». C’est une technique particulière reposant sur des rythmes, des polyphonies et des chorégraphies (quelque peu déroutante de prime abord…). Et nous avons débuté ce chapître par un échauffement collectif consistant en un rythme collectif et l’on devait utiliser des balles (Ah, Pavlov, mon cerveau de jongleur a fait trois tours dès qu’on a sorti les balles…)…
Puis un ami cadre infirmier cultivant son côté « grain de sable » a voulu protester contre la suppression du repas de Noêl de son service et m’a donc demandé d’y faire une apparition en qualité de jongleur, parmi d’autres invités musiciens. Lucide sur la pauvreté de ma technique, j’ai opté pour un numéro très « parlé » ou je faisais un parallèle entre jongler et chercher le bonheur. J’ai convié l’auditoire à assister à l’entrainement d’un jongleur (donc beaucoup de « drop » pendant tout le numéro) le fil conducteur était l’expression : « je m’en fous, demain je serai plus fort !!! » initiée à chaque chute de balle. Très vite la sauce a pris et les 50 personnes présentes le scandaient), et après 40 minutes de lutte harassante… je finissais avec des balles lumineuses dans l’obscurité totale en musique avec le groupe en impro…  Finalement, jongler n’est-il pas un jeu consistant à ne pas perdre la boule ? Cela a beaucoup alimenté ma réflexion… Merci Mr Fristot Mathieu !
L’élément crucial a été un moment où j’avais le sentiment d’être profondément perdu alors que paradoxalement, j’étais persuadé être à un micro poil de trouver. J’ai alors contacté David Latini, l’auteur de « le livre de la jongle : l’identité secrète du jongleur ». Après l’échange de quelques mails et un appel téléphonique qui m’a rempli de joie, il m’a encore amené d’autres pistes de réflexion et surtout permis d’ordonner tout cela. Je ne le remercierais jamais assez. C’est vraiment lui qui m’a permis d’élaborer les fondations pérennes du projet qui allait suivre et dans les différentes formes qu’il pourrait revêtir.
Jongler AVEC mes patients était désormais évident.

Aimerais-tu développer cela, l’étendre à d’autres disciplines circasiennes, par exemple ?
Complètement, en fait je rêve de pouvoir animer dans mon service un atelier « Arts du cirque », et cherche d’ailleurs à obtenir de mon établissement une formation qui me permettrait d’aller dans ce sens.
Personnellement, je ne sais que jongler, donc je n’utilise que le jonglage dans le cadre de mon exercice professionnel. Je suis convaincu que la jonglerie est l’activité thérapeutique par excellence et je pourrais très bien m’en contenter. Mais si j’évalue honnêtement mon activité, je ne touche que 20 à 30 % des patients que je rencontre.
Des amis enseignant les arts du cirque m’ont dit que bien souvent une majorité d’enfants et adolescents se tournait plus volontiers vers l’équilibre, l’acrobatie, le clown… D’autant que la majorité des textes que j’ai pu consulter traitant du « cirque adapté » concède que la jonglerie est la discipline la plus dure parmi les disciplines circassiennes. Je ne saurais être aussi catégorique mais je peux témoigner d’un nombre impressionnant de personnes qui n’envisagent même pas de s’y essayer tant l’exercice leur semble surhumain. Aussi, si je pouvais ne serait-ce que doubler les statistiques que je donnais précédemment, je me ferais violence pour apprendre et travailler les rudiments de l’acrobatie, de l’équilibre, du clown et leur utilisation auprès d’un public tel que celui dont je m’occupe.

Quels sont les jongleurs dont tu apprécies le travail, qui ont pu t’influencer ?
Aïe… la liste serait d’une longueur époustouflante si je devais la détailler et j’oublierais bien trop de noms… Bon, déjà, je rappelle que je suis amateur avec un tout petit niveau très humble. Cela fait que je me prosterne régulièrement devant des vidéos de jongleurs de tout horizon (la dernière fois, c’était devant le passage d’Audrey Decaillon au festival mondial du cirque de demain 2012 (note : la vidéo de son numéro n’est plus visible en ligne, mais des extraits et une interview sont visibles dans cette vidéo)), et il y a un paquet (vraiment énorme) d’artistes dont j’admire le travail. Tout comme je suis très influencé par tout jongleur que je vais côtoyer ou croiser… (si,si… Arnaud, Bob, Clem, vous êtes beaux quand vous jonglez, c’est un régal de jongler parmi vous !). Mais bon, pour répondre, ma Dream Team de la jongle à moi c’est : Adrien Mondot, Emmanuel Perez et Morgan Cosquer (note : des vidéos et infos sur ces 3 jongleurs sont disponibles à la fin de cette interview). Ils sont mes rockstars de la jongle, je suis trop fan. Je n’ai eu encore l’occasion de voir aucun d’entre eux « en vrai », mais leurs vidéos me font systématiquement du bien, à un degré ou l’autre…
Au delà de la technique pure, certains ont été d’une grande influence de par leur qualité humaine, je voudrais citer à nouveau David Latini et aussi Adrien Mondot (à qui j’ai adressé un petit mot de fan et qui m’a gentiment répondu). Ils ont été tous deux d’une Classe absolue à mon égard, et sans le mesurer ont été pour moi des références concernant « l’esprit » des jongleurs. Je ne jonglerais certainement jamais comme eux mais j’espère que je pourrai redistribuer un peu de ce qu’ils m’ont offert.

Quelle est ta figure « fétiche », celle qui te procure le plus de plaisir quand tu la réalises ?
La figure qui me procure le plus de plaisir est celle que je réussis à réaliser, ah, ah, ah… Plus sérieusement, ma figure fétiche est un petit truc que j’ai mis au point quand ma compagne m’a annoncé sa grossesse. J’étais si fou de joie que j’ai voulu trouver un enchainement me permettant de me retrouver avec trois balles alignées sur ma main et mon poignet droit, par dessus mon bras gauche… cela permet de mimer un enfant qu’on berce. Depuis, je dois la faire à chaque session jongle, c’est ma « spéciale dédicace » à ma chérie et à notre petit fruit d’amour.

Tu es en Alsace, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de conventions de jonglerie dans  cette région, as-tu quand même déjà eu l’occasion d’en faire ?
Oulala… tu vas t’attirer les foudres des jongleurs alsaciens. L’Alsace est une terre de jongle. Il y a deux conventions excellentes à ne pas manquer. La première convention de l’année qui marque généralement l’ouverture de la saison est la Glühwein. Elle se déroule entre fin février et début mars, elle est co-organisée par « les nazes« , association d’excellents jongleurs haut-rhinois (68) et par « les tapirroulants« , association d’excellents jongleurs bas-rhinois (67). Début juin se tient la « Hopla », organisée par les » tapirroulants » de strasbourg, qui peuvent toujours compter sur leurs amis les plus « nazes ». De plus, le 1er mai, chaque année, les tappirroulants organisent également le « pique-nique enjonglé », petite rencontre sympathique, à Obernai dans le cadre d’un énorme festival de nouveau cirque.
Je n’en suis qu’à une participation à chacun de ces évènements, mais n’ayant guère le temps de faire beaucoup de conventions, surtout si elles sont lointaines, j’espère devenir très assidu de celles-ci !

Avec le recul de ces quelques années de pratique, que penses-tu que le jonglage t’ai apporté ?
Le jonglage m’a apporté un équilibre. C’est une activité que je peux pratiquer quelle que soit mon humeur. Dès lors qu’on initie le premier lancé, on est juste présent à soi et à l'(aux) objet(s) que l’on manipule. C’est comme une relaxation instantanée : tête vide, décontraction et légèreté. Puis le raisonnement du jongleur (en résumé : tout est possible, la seule question est la masse de travail que cela va demander…) m’a ouvert de nouvelles voies. Je tiens à préciser que quand je jongle, je m’amuse avant toute chose, sans trop réfléchir… Les réflexions et tout cela, c’est lorsque je ne jongle pas « matériellement », c’est dingue le temps que je peux passer à penser et/ou rêver « jongle ». Point important, le jonglage a aussi beaucoup modifié mon rapport à mon corps (plus que n’importe quelle autre pratique sportive que j’ai pu tenter). Et de magnifiques rencontres…

Comment vois-tu ton évolution dans cette discipline ?
Je vais simplement continuer à jongler tranquillement, par pur plaisir. Et continuer à partager cette passion, aussi bien dans ma vie privée que professionnelle.
D’un point de vue plus pragmatique, je ne sais où mes rencontres à venir et autres opportunités vont me conduire, mais je me dit que tant qu’il s’agit de l’univers de la jonglerie, voire du cirque à un sens plus large, le chemin sera beau… et/ou la piste étoilée.

Merci pour avoir répondu à toutes ces questions, je te laisse le mot de la fin, si tu as un message à faire passer, c’est le moment !
C’est moi qui te remercie David pour ton intérêt et toute les belles initiatives que tu prends (de tes interventions sur « jinette » à ce site, en passant par l’atelier 36…). Le mot de la fin : Jongleurs, jonglez et jonglez partout et encore, continuez à semer du rêve, de la féérie et des petites graines de jongleurs partout…

Salut à tous, Positive vibes !

***************************************

Vidéos des jongleurs cités dans l’interview : 

ADRIEN MONDOT : Artiste multidisciplinaire, jongleur, danseur et informaticien. Il a développé un logiciel informatique, eMotion, dédié à l’écriture du mouvement. Il a créé avec Claire Bardaine la Cie Adrien M-Claire B, qui développe des spectacles, expositions…
Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez aller consulter les liens suivants :
Chaine Vimeo de la compagnie
Article avec vidéos sur le spectacle/conference « Un point c’est tout »
Interview sur le site du magazine Mouvements
Podcast d’un entretien pour France Culture 

Voici une vidéo de jonglage pur, datant de 2005.

 

EMMANUEL PEREZ : Jongleur rebond, très connu dans le monde de la jongle. Un des jongleurs les plus agréable à regarder jongler que je connaisse… Il est également graphiste, et a développé une marque de vêtements et accessoires pour les jongleurs. Plusieurs vidéos de lui sont visibles sur sa chaine youtube.
Voici ci-dessous une de ces dernières vidéos.

 

MORGAN COSQUER : Médaille d’argent au 29e festival du Cirque de Demain, connu entre autre pour son travail du jonglage avec les pieds. Il fait aujourd’hui partie de la compagnie Sacékripa, à Toulouse. Quelques infos sur son parcours ici.
Voici la vidéo de son numéro au Cirque de demain.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Required fields are marked *