Frederic Perant – compagnie Poc

C’est Fred Pérant qui va inaugurer ce site de portraits de jongleurs !  J’ai découvert Fred en me renseignant sur les liens entre jonglage et magie, sur le forum jongle.net. J’avais donc un aperçu de son travail via le trailer de son numéro « Rebondissements… », et je l’ai vu sur scène la première fois lors de la convention de jonglerie « bigoud’n jongle » de 2012. Je l’ai contacté pour lui proposer l’interview et comme il revenait proposer son numéro à la convention « Oriant’a jongle » quelques semaines plus tard, nous avons convenu de nous y croiser et procéder à l’interview de manière « orale », bref en enregistrant de manière audio l’entretien, que j’ai retranscrit ci-dessous.

Pour vous planter le décor, l’entretien s’est fait le samedi en fin d’après-midi, 2 heures avant qu’il ne monte sur scène. Nous étions attablés sous le soleil breton, entourés de jongleurs joyeusement bruyants, bref dans une ambiance très conviviale, mais pas forcément adaptée à la concentration. Je remercie donc d’autant plus Frédéric de s’être aussi généreusement prêté au jeu pendant presque une heure de dialogue !

Bonjour, tout d’abord pourrais-tu te présenter et présenter ta compagnie ?

Je m’appelle Frédéric Pérant, je suis jongleur comédien. Depuis peu j’utilise la magie dans mes numéros. Je suis à la base de la ligne artistique de la compagnie Poc, qui existe depuis 2006 mais qui est réellement en travail depuis un an et demi, pour porter le spectacle « Bobby & moi« , spectacle de rue de vingt cinq minutes. C’est un duo, mais un duo où je suis seul, en fait un duo avec Bobby Mac Ferrin, sous la forme d’un vinyle que j’essaye de faire vivre. La compagnie existait surtout pour faire vivre ce spectacle et elle porte aussi le numéro ‘Rebondissement…‘, que je vais jouer ce soir et qui tourne plus dans les galas de magie que dans les conventions. C’est ma deuxième convention, la première étant la Bigoud il y a un mois.

J’ai vu que tu avais commencé par une formation en mime et en danse ?

J’ai commencé à travailler avec un mime qui s’appelle Jean-Emmanuel Kuhn, qui était sur la région d’Auray et est maintenant dans la région entre Quimper et Brest. On s’est un petit peu perdus de vue, j’ai appris sur le tard avec lui le mime d’illusion, la gestuelle, le travail du masque aussi, en rapport avec la comedia del arte que j’ai approfondi plus tard. Quand on est arrivé dans le sud, du côté de Valence j’ai fait une formation « BPJEPS danse corps et voix », au Théâtre du mouvement à Lyon, où j’ai fait la rencontre artistique de deux chorégraphes. J’ai découvert les principes du mouvement, en tout cas j’ai réussi à mettre des mots et des images dessus. Je me suis englouti des heures et des heures de visionnage de vidéo à la Maison de la danse à Lyon. J’ai découvert ce qu’était le buto, l’origine de la danse contemporaine, etc. J’ai découvert, même si je ne le pratique pas vraiment, ce qu’appellent les deux chorégraphes « le chant des possibles ». C’était plus une formation de médiateur culturel autour de la danse et du mouvement, moi j’étais plus sur le mime et la manipulation d’objets mais ça n’était pas une réelle formation de danseur. Je m’y suis mis après, forcement quand on jongle avec un chapeau on est obligé de se lier au mouvement du chapeau et du coup on arrive sur des formes dansées mais c’est plus au feeling qu’une réelle approche chorégraphique.

Tu pratiquais déjà la jongle depuis longtemps ?

Oui, j’ai appris à jongler à 22 ans, en FAC de bio a Rennes. Je me suis retrouvé devant des émissions toutes pourries à la télé et j’ai décidé de virer la télé et d’emprunter 3 balles à mes voisins. Au bout de cinq mois j’étais à cinq balles, pas mal de figures, en plus j’avais un pote jongleur, on revenait les week-ends et on se faisait des speed-dating de figures. Ça a bien progressé dès le début, après cela a été un peu plus tranquille. Vu que je n’étais pas trop dans les conventions, dans les milieux de jongle j’étais un peu tout seul, je regardais beaucoup de vidéos, je touchais un peu à tout. C’est deux ou trois ans plus tard que je me suis spécialisé dans les balles rebonds et dans la manipulation de chapeau.

A cette époque là, tu comptais déjà en faire un métier, ou c’était juste un passe-temps ?

Oui, je voulais tenter le coup. Cela faisait un an que je jonglais, je suis parti au festival Fringe, à Edimbourg en Ecosse. Je me suis dit que je ce serait plus facile pour moi dans un endroit ou personne ne me connaissait, parce qu’on est toujours sur le doute de ce qu’on propose, sur le fait de se prendre un four, d’être mauvais et je me disais que ce serait peut-être plus facile en Ecosse. Mais je me suis aperçu que le fait de ne pas parler la langue était une barrière incontournable pour se faire comprendre et je suis resté un an et demi en Ecosse, à Edimbourg et à Glasgow, pour apprendre la langue, et c’est vraiment là que je me suis mis à la jongle rebond, dans le sous-bassement de l’auberge de jeunesse où j’étais membre du staff. J’ai passé pas mal de nuit à jongler, pendant que les autres faisaient la teuf, enfin je la faisais aussi de temps en temps… Tout ça pour faire le cinq balles actif, une figure qui m’a marqué et que j’avais vue au festival Fringe. Cinq balles actif et tu les passes en l’air, cette figure m’a juste mis une belle claque. J’ai bossé pendant quatre mois pour la passer. Après, c’est par le biais du dvd « boucing in Paris »  que j’ai travaillé (note : « Bouncing in Paris » est un DVD très connu dans le monde de la jongle rebond, il a été réalisé en 2002 et est une sorte de promenade jonglée dans Paris ou les jongleurs utilisent l’architecture de la ville comme support de rebonds. Voir le trailer). Play, pause, ralenti, pour comprendre où et comment placer telle main… Je n’étais pas du tout dans le siteswap, je n’y suis toujours pas, d’ailleurs…

C’était en quelle année ?

En 2001/2002, quatre ou cinq ans avant la formation à Lyon. En 2006 j’ai aussi fait un stage avec Jérôme Thomas, j’ai découvert son approche de la jongle cubique, le fait de dessiner dans l’espace des cubes pour l’emplacement des balles. Ca m’a vraiment marqué et d’ailleurs je l’utilise encore quand je fais des formations, cette manière d’écrire l’espace qui est super importante. Mais après je ne suis pas danseur, donc je ne suis pas dans sa démarche du geste, je ne me sens pas assez bon pour pouvoir proposer ça.

Pendant toutes ces années, tu faisais déjà des numéros, tu te produisais sur scène ?

Oui et non, je travaillais déjà avec le mime. En 2002, j’ai monté des petites routines techniques, en musique, des numéros progressifs classiques, un diabolo, deux diabolos, la boule d’équilibre… Et après, j’ai totalement arrêté de monter des routines, j’avais une panoplie d’enchaînements que j’ai montée au four et à mesure de mes recherches visuelles et c’est vraiment en 2009, quand on est revenu s’installer en Bretagne, que j’ai décidé d’arrêter de bosser en tant que comédien de rue. J’ai décidé de tenter ma chance en tant que jongleur, j’ai travaillé des routines, des enchaînements, mon objectif étant d’essayer d’éviter la performance, du moins de ne pas la mettre en avant. Mon tout premier truc c’était 3 minutes 30 avec une balle et un chapeau. Il peut y avoir aussi de la performance mais j’étais plus au niveau de la danse, utiliser le contrepoids de la balle dans le chapeau, d’être plus dans la démarche d’un personnage qui s’amuse avec la balle, qui vient se nicher au coin du coup, rouler pour retourner dans le chapeau, avec des petites surprises… Mes premiers effets magiques ont été à cette période là, il y a trois ans et demi. La chaise et la table sont arrivées un petit peu plus tard au fur et à mesure des prestations. J’ai joué la première version en 2009, mais il y avait juste une balle et un chapeau, il n’y avait pas encore la magie dedans, ni la rythmique musicale, ni le personnage. Ça n’était pas encore « Rebondissement… » je l’ai joué réellement pour la première fois en septembre dernier, au festival français de l’illusion, à Dunkerque. Le numéro évolue toujours, mais c’est là où j’ai commencé à être à peu près satisfait, à me dire qu’il tenait vraiment la route. Le scénario s’est dessiné petit à petit, en fait. Je modifie des choses au fur et à mesure, le personnage évolue… Tu rajoutes une balle, un effet en plus, du coup tu es obligé de trouver une méthode pour la faire disparaitre. Sur ce numéro-là, je travaille beaucoup sur la « miss direction » par la jongle (note : la mise direction est un terme de magie désignant le fait d’attirer intentionnellement le regard sur quelque chose, pendant qu’une manipulation se passe à un autre endroit). Trouver la posture du jongleur, rajouter dans l’unité esthétique, ne pas rajouter de paillettes ou de feu, rester dans le principe d’une balle et un chapeau. C’est une des choses que j’ai apprise quand j’étais en formation avec les deux chorégraphes Claude Décaillot et Annie Legros, épurer et utiliser au maximum ce que tu as sur scène, d’y trouver un sens. J’avais une table qui était là pour les rebonds aller-retour, il fallait que je l’utilise aussi d’une autre manière, du coup j’ai trouvé la balle qui glisse doucement avec un impact final dramatique qui marche très très bien, je crois que c’est l’effet le plus fort du numéro. Je ne regarde même pas ce qui se passe, la balle fait son trajet, sa petite vie…

C’est donc le numéro « Bobby & moi » que tu as fait en premier, avant « Rebondissements… » ?

Ils étaient tous les deux en gestation, parce qu’en fait, ils utilisent les mêmes techniques, à part que sur « Bobby & moi », il y a plus de possibilités de développer chaque partie parce qu’il y a beaucoup plus de temps. L’idée est de proposer autre chose, de développer la relation que je créé entre Bobby Mac Ferrin et moi, le fait qu’il me taquine, il fait des blagues sonores, moi je fais des blagues visuelles, on est vraiment dans le duo, et pour le coup c’est pas grave si ça tombe. Sur « Rebondissement… », c’est juste catastrophique si je cours après mes balles. Avec « Bobby & moi » je peux être en retard, je rattrape, on est ensemble, on n’est plus ensemble, c’est beaucoup plus vivant et plus adapté pour la rue, que ce ne soit jamais tout à fait la même chose. Pour « Rebondissement… », c’est trop violent, trop court, il y a trop d’impacts, c’est pas fait pour la rue. « Bobby & moi » est dense aussi, mais on est plus dans la sensibilité, le lien, la relation, que la performance jonglée. C’est pour ça que je ne me dis pas jongleur de performance. La base même de ces deux spectacles, c’est de ne pas rajouter une balle pour rajouter une balle. Il y a une citation de Nikolaus qui est sur mon site internet : « Le jongleur, quand il arrive avec ses 7 balles, il n’y a pas de surprise… c’est un jongleur qui va jongler avec 7 balles… » Du coup ça m’a trotté dans la tête, donc les balles je ne les ‘marque’ pas, il y en a une en plus, si vous la voyez c’est bien, sinon c’est pas grave. J’essaye quand même de la marquer, mais différemment qu’en disant « voilà une balle de plus ». Je voulais sortir du jongleur de rue traditionnel, parlé, un peu bateleur « et maintenant Mesdames et Messieurs, extraordinaire, une balle de plus ! ». C’est pour ça que je voulais faire absolument du spectacle non parlé, pour ne pas tomber dans ce travers-là. Ça va peut-être revenir après, mais je voulais proposer une jongle rue différente, une petite virgule qui se veut toute calme alors que la plupart des jongleurs de rue proposent des spectacles péchus avec des finals qui pètent, alors que moi ça se veut « tranquilou ».

Les 2 personnages de tes numéros sont un peu différents, le costume y est pour beaucoup évidemment, mais j’ai l’impression que la gestuelle y est aussi pour quelque chose, même si c’est subtil. Comment les as-tu « construits » ?

C’est subtil et à la fois ça m’a demandé un très gros travail sur « Rebondissement… », depuis deux ans et demi déjà en fait j’avais pris les faux-pas des poses cabaret, c’est-à-dire jambes croisées en montrant bien la balle en évidence, pour qu’on ait bien l’impact visuel. J’ai demandé conseil à Danielle Le Pierres de la compagnie « Le P’tit Cirk« . Quand j’ai vu leur travail, la performance technique était là mais n’était pas mise en avant, en tout cas ce n’était pas l’objet. L’objet principal était de créer une émotion, quelque chose qui se raconte. Le premier jour, on a travaillé sans musique, ce qui a été dur pour moi. Elle me dit : « tu vois ça ce sont des pauses cabaret, ce n’est pas vivant, c’est figé ». Le premier jour, elle m’a tout cassé et c’était bien ! Le lendemain je suis revenu avec une platine disque et un vinyle qu’on m’avait offert et qui a une histoire et je lui ai dit qu’on pouvait travailler avec. Et tout ce qu’on avait fait la veille, je l’ai refait avec Bobby Mac Ferrin, la première chanson j’ai fait tomber le chapeau, j’ai fait tomber les balles, et… il s’est foutu de ma gueule, ‘Na na nanereu’, et on s’est regardé et tout est parti de là. Tu fais tomber ? C’est pas figé, pourtant c’est gravé sur du vinyle, donc on a tout retravaillé, en plusieurs étapes. La technique était là, cela a pris quatre jours à découper, à replacer chaque chose au bon endroit, avec chaque musique. Le vinyle déroule, il n’y a pas de temps de pause, je n’ai pas voulu changer l’ordre des musiques, et c’est une super contrainte. Ca a été rebossé et construit comme ça, avec comme regard extérieur Danielle, qui a cassé et reconstruit quelque chose de plus vivant et plus naturel. C’est pour ça que j’ai moins la pression quand je joue « Bobby & moi », même si c’est plus poussé techniquement, je peux m’arrêter si ça tombe, le regarder, prendre à parti le public… Il peut me chambrer, sur les chapeaux qui vont ou qui ne vont pas, c’est plus vivant. C’est comme deux musiciens qui vont faire un duo et sont là pour prendre du plaisir avant tout.

En ce qui concerne la magie, tu n’as fait aucune formation, tu es autodidacte ?

Autodidacte, oui, en regardant des vidéos. J’ai participé à un spectacle de Noël où il y avait beaucoup de grandes illusions, des trucages et quand j’ai vu ça je me suis dit ‘ »wha, c’est pas grand chose, mais ça fait un effet boeuf ! » donc j’ai commencé à regarder et m’intéresser aux manipulations de balles et, comme pour mon apprentissage des balles rebonds, tout reconstruire et reprendre les bases au début. Tout ce qui concerne les miss direction, empalmage (note : l’empalmage désigne le fait de dissimuler un objet dans le creux de la main), il a fallu que je travaille en vidéo, devant un miroir, techniquement, pour m’habituer au fait que moi je vois la balle, mais le public ne la voit pas. J’ai regardé sur Youtube des vidéos de manipulations, d’empalmage et je me suis dit que c’était des trucs de magiciens et que je ne pouvais pas faire ça sur « Bobby & moi », que ça n’était pas vivant, pas particulièrement beau. Alors je me suis dit que j’avais une balle, un chapeau, j’ai cherché et voilà j’ai trouvé quelques passes à replacer dans mon numéro.

« Rebondissements… » est un numéro où aucune discipline ne prend le pas sur l’autre, entre la manipulation, le jonglage, la magie… Je sais que tu as pu le jouer dans des conventions de jonglerie, dans des festivals de magie. Au final, penses-tu que le fait de mêler plusieurs disciplines est un avantage ou un inconvénient ?

Ayant commencé la jongle tardivement, je vois aujourd’hui des jeunes jongleurs qui balancent des trucs techniquement complètement improbables. Je ne suis pas dans cette veine là, j’ai commencé tard, je suis parti sur la voie du théâtre de rue, la comédie, le travail du personnage… Je pense que c’est un tout, et que ce qu’apporte la magie, c’est la surprise, ça a un impact direct, tu fais le truc, que tu le marques ou pas, ça a un impact. Pour avoir ce même effet avec juste de la jongle, il faut balancer juste un truc énorme. Moi j’adore ces trucs de magie, ces apparitions. Après, sur le jeu, j’ai fait un peu de comedia del arte, j’ai bossé avec une compagnie de rue sur Lyon qui s’appelle maintenant la compagnie Pare Choc. C’était un polar burlesque, très mécanique, on ne disait jamais une phrase entière, c’était des regards, droite, gauche, tac, une baffe, tac, la porte qui claque, mais façon burlesque. Le fait d’avoir travaillé avec ces gens-là, ça a créé « Rebondissement… », une mécanique burlesque, avec des impacts, des regards publics, placés ou pas placés… Je ne sais pas si ça a un avantage, en tout cas je n’ai pas d’étiquette. Dans le milieu magie, ils me disent plus jongleur, et dans le milieu jongleur ils me disent plus comédien/magicien, mais pas jongleur… Parce qu’au niveau technique je fais un cinq balles actif, quelques trucs sympas, mais je ne jongle pas à huit balles, ça n’a pas de sens de le mettre dans le numéro, sinon je reviendrais à la jongle classique. C’est bien au fond de ne pas avoir d’étiquettes, moi je me dis comédien jongleur parce que ça fait longtemps que je jongle, que je joue, mais je ne me dis pas encore magicien.

A ce moment un petit garçon est arrivé en courant : « Papa, papa ! On a vu les pompiers ! ». Fred a donc fait les présentations : « Ca, c’est Heliaz, mon premier petit garçon ! »

Tu as joué « Rebondissement… » dans des endroits très différents, en France et à l’étranger, tu reviens de Corée par exemple. Tu joues toujours la même version de ce numéro ?

La première version de « Rebondissement… » date de 2009, mais la version finale actuelle, qui tourne aussi à l’étranger, principalement dans les galas de magie, date de septembre dernier. Elle a encore évolué depuis, mais la version avec la table et la chaise date de septembre. J’avais fait une version avec juste une chaise, une autre version sans chaise, avec une seule balle, puis chaise et valise quand j’avais plusieurs balles… Puis une table, une plaque arrière pour un effet de balle qui retournait, ensuite la cale sous la table, puis d’autres apparitions… Là j’étais aux championnats du monde, tu me parlais de Yann Frish, « monsieur champion du monde » ! J’ai eu la chance de jouer la-bas, c’est vrai que depuis le début de l’année tout s’est super bien enchaîné. Une date à Dunkerque, un bon contact avec une bonne personne, M. Gerrit Brengman, qui me parraine dans ce milieu-là et qui me fait voyager, c’est chouette.

Quel est ton meilleur souvenir de toutes ces représentations ?

Je ne sais pas si j’ai UN meilleur souvenir, parce que forcement avec le temps ça s’efface… Quand j’ai appris que j’allais jouer à Blackpool, après Dunkerque, c’était super… quand j’ai su que j’allais jouer en Italie, c’était géant, quand j’ai su pour la FISM, la Corée, excellent ! Après, mon premier grand souvenir, c’est peut-être de voir la réaction que ça avait provoqué chez les magiciens qui m’ont fait une standing-ovation, je trouve ça amusant que ça réagisse comme ça, et ça fait plaisir ! Juste la réaction de toute la salle sur cette balle là, qui déroule la table et fait son petit chemin et retourne dans le chapeau… Quand il y a eu l’impact, normalement je devais avoir une mécanique burlesque et vu que j’ai été tellement surpris et stressé qu’elle n’aille pas dans le chapeau, parce que j’avais cassé la petite cale lors de l’installation, j’ai regardé, j’étais totalement perdu,  il m’a fallu cinq secondes de ‘rien’ pour pouvoir reprendre le numéro. Ça, c’était un super souvenir, enfin je ne sais pas parce que quand on est en jeu c’est instantané… Là, quand je l’ai joué en gala en Corée, chaque effet de jonglerie, il y avait un « whooooo », c’est chouette d’être porté comme ça, et à la fois c’est étrange de jouer devant des salles avec des… je ne sais pas comment appeler ça… des « cultures d’applaudissements » si différentes. Enfin je ne sais pas vraiment quel est mon meilleur souvenir… Peut-être que ce sont les moments où j’ai appris que j’allais à Blackpool, qui apparemment pour les magiciens est un énorme congrès, que j’allais à « Master of magic » qui est aussi un énorme congrès… D’avoir su que j’allais la-bas, après 10 ans de galère c’est entre guillemet une « petite reconnaissance », je ne sais pas si je suis à la recherche de ça, mais ça fait plaisir, oui.

Vous n’êtes pas très nombreux à mêler jonglage et magie…  Il y a par exemple Yann Frisch, qui fait aussi un numéro court de manipulation de tasses et balles, dans lequel il joue un personnage psychotique. Etienne Saglio, avec « Le soir des monstres« , est sur un format « long », 1h de spectacle, un univers très sombre et énigmatique. As-tu déjà été tenté par un format plus long, ou es-tu vraiment attaché au format court type cabaret ?

« Bobby & moi » est déjà une forme semi-longue. Pour de la jongle non-parlée c’est suffisant, à mon avis. Je trouve que c’est bien, c’est une petite virgule, les gens ne voient pas le temps passer. Après, si je fais une forme longue, ce sera pas forcement en rue, peut-être en théâtre, mais c’est pas mon monde. C’est plutôt la rue, en tout cas l’urbain. Je vais peut-être proposer bientôt un spectacle dans un parking souterrain. Ce sont des endroits qui ne sont pas exploités, mais qui parlent d’eux-mêmes, où on voit les gens arriver avec les caddys pour charger les voitures, avant même d’arriver dans le spectacle tu as déjà tout un univers, un monde réel qui est là. Ca permet déjà un sas, un spectacle réel, est-ce que les gens avec leurs caddys font partie du spectacle ou pas ? Peut-être bosser sur ça, mais sur scène en théâtre, je sais pas, je crois que c’est ça qui est difficile avec « Rebondissement… », j’aime bien le contact réel avec les gens. Après, je ne sais pas si le mot « cabaret' » est vraiment le bon, je ne le joue d’ailleurs pas en cabaret… je dirais que c’est plutôt un numéro de cirque, mais en frontal c’est pas vraiment du cirque… c’est juste un numéro visuel et poétique, même si le terme est un peu galvaudé. Yann Frish… Je l’avais vu quand il a été champion de France, il y a trois ans, au festival français de l’illusion, à Paris. Et quand je l’ai vu, je me suis dit qu’il fallait que je continue… Quand je l’ai vu mettre une claque à tout le monde, il n’y a pas de boites, juste une tasse, pas bidouillées, et c’est juste par la maitrise du geste, par la miss direction, par le travail technique et du personnage… Il met une claque à tout le monde, et là, il est champion d’Europe, champion du monde. Je crois qu’il prépare des petites surprises… voilà c’est vraiment chouette de voir que dans le milieu magie ça évolue, même si je ne sais pas, s’il fait vraiment partie du milieu magie, je le dirais plus du cirque, en tout cas de la recherche. Pour l’instant je vais continuer de faire vivre les deux formes et bosser sur deux autres formes courtes, qui seront aussi des petites virgules de rue… Je préfère pour l’instant être volatil et je doute d’avoir les compétences pour nourrir un spectacle d’une heure. Pour sortir « Rebondissement… », il m’a fallu mes dix ans de pratiques… c’est pas dix ans de travail journalier, mais ça mature au fil du temps, pour proposer une forme de jongle rebond différente.

Quels sont les jongleurs, magiciens ou artistes en général dont tu apprécies le travail, qui ont pu t’influencer ?

Qui m’a influencé ? Il y a Mickael Menes, en balles rebonds, son numéro était sur le JugglingDatabase, où il était habillé en rayé et il fait juste une jongle trois balles qui est juste magnifique… on est pas dans la perf, juste la maîtrise, avec un petit côté burlesque, et vraiment ça m’a éclaté, autant de maîtrise, il n’y a aucune figure qui se répète deux fois, juste des enchaînements pour arriver à un gag visuel… donc Mickael Menes pour la jongle, Michael Moschen, bien sur, aussi, pour une autre approche de la jongle, on va dire plus philosophique… après pour les autres artistes, il y a James Thierrée, c’est juste magique ! Dans le spectacle « Au revoir parapluie », le rideau s’ouvre sur la tornade d’Alice au pays des merveilles, c’est juste énorme, des impacts visuels hallucinants, et à la fois des petits moments de poésie qui sont tout riquiquis et qui prennent leur place. Les autres artistes dont j’apprécie le travail… Je pense que j’en oublie plein, mais par exemple en jongle Alexis Rouvre, avec les cordes, j’ai eu la chance de le voir à la Bigoud il y a deux ans, je trouve que c’est un super travail sur l’esthétique. Jive Faury, aussi,  qui travaille sur l’illusion, sur les manipulations de bâtons. Nicolas Longuechaud aussi, ses illusions, avec cerceaux, je trouve qu’il travaille très très bien, pas dans l’excès, dans l’univers poétique, de très belles choses… Après, voilà, je vais balancer grave, mais à la bigoud, j’ai eu le plaisir ou l’horreur d’être sur la même scène que Jay Gilligan et Tony Pezzo, et je dois avouer que je suis à l’opposé de ce que eux ont proposé, je ne sais pas si c’était un test ou un délire perso à tous les deux, mais je trouve ça honteux, un foutage de gueule magnifique, enfin voilà, c’était mon petit coup de gueule, pour moi quand il y a un public, on leur propose autre chose qu’une jongle de salon. (Note : Tony Pezzo est resté un quart d’heure environ sur scène mais n’a pas fait de « numéro » à proprement parler, cela ressemblait plus à un « entrainement sur scène ». Il a effectué des figures de très haut niveau, mais il n’y avait pas d' »histoire » ni de personnage. Jay Gilligan, lui, a disposé des dizaines d’objets sur la scène, balles, massues, anneaux, et pendant une dizaine de minutes a « joué » avec, en mélangeant les objets, en envoyant parfois certains dans la salle, faisait des assemblages, se recouvrait d’objets pour jongler…)

Je ne veux pas les « défendre », mais est-ce que tu ne penses pas que c’est surtout une histoire de culture ? Ils sont tous les deux américains d’origine, même s’ils sont maintenant à Stockolm en Suède, où Jay Gilligan a monté une école de cirque et où Tony Pezzo et Wes Peden, entre autres, sont ses élèves. Il me semble très « européen » d’être dans une recherche de personnage, une approche théâtrale. Les américains ont souvent une jongle plus « sportive », axée sur la performance pure ?

Oui, sans doute, mais pour moi tu ne vas pas sur scène avec des pompes jaunes phospho ou un tshirt qui ne veut rien dire… Pour moi c’était du foutage de gueule, à partir du moment où tu montes sur scène, tu te dois de proposer quelque chose de travaillé. Même Michael Moschen, dans sa conférence au DMA, qui est diffusé sur internet, c’est un numéro de jongle qui est travaillé, c’est une conférence pour parler de sa technique, à partir du moment où tu es dans un gala, c’est un show, il y a du public, tu te dois de proposer et de soutenir ton choix. Et là, déjà, il n’y avait pas de choix de musique, ou alors je sais pas lequel.. il y a sans doute un problème de culture de ce qu’on propose sur scène, en tout cas ce qu’il a proposé j’ai pas compris du tout. Pour moi, c’était l’équivalent de la danse contemporaine à l’extrême, donc la jongle contemporaine à l’extrême, mais moi j’ai pas les clés.

Ca n’avait peut-être juste pas sa place sur scène ?

Oui, c’est ça, sans doute carrément sa place ailleurs, pour proposer ses expérimentations, en journée, lors de la convention, par exemple…

Concernant tes projets, est-ce que tu as déjà planifié l’écriture et la diffusion d’autres numéros ?

Oui, d’ici un an, il y a déjà un numéro que je veux rebosser, deux autres numéros que je veux bosser… Le premier, c’est la boite, avec la percussion corporelle, je l’avais déjà présenté il y a 3 ans en scène ouverte à la Bigoud, depuis j’ai rajouté un micro, parce que forcément beaucoup de gens pensaient que c’était juste visuel alors que non, c’était le travail de musique sur la percussion corporelle, il faut que je retravaille ça. J’ai aussi un autre numéro, plus jonglé, moins burlesque, avec un porte-manteau et mes chapeaux. C’est en réflexion et il faut que je commence à planifier, parce que le temps passe vite…

Comment ça se passe, dans la compagnie Poc, ce sera toujours toi qui proposeras des numéros ou tu proposeras éventuellement à d’autres artistes de venir ?

Il y a plusieurs choses possibles, en fait, aujourd’hui la compagnie Poc est soutenue par un bureau, je détermine l’esthétique artistique, après pour les choix je travaille avec ma copine, la mère de mes enfants, Magali, qui est chargée de production et de diffusion. Avec elle, on travaille sur les plannings, sur tout ça. Après, concernant l’intervention d’autres artistes, le photographe qui prend toutes les photos des numéros, la compagnie lui est toute ouverte pour un projet qui lui tient à coeur. Après il faudra que le projet soit dans la même volonté esthétique, pas forcément jonglé d’ailleurs, peut-être sur le cirque, peut-être pas, peut-être photo, en tout cas que ce soit dans la même veine, une nouvelle manière de proposer une discipline, en mettant en arrière la technique. En tout cas, si d’autres artistes ont envie de proposer ça, pourquoi pas. La compagnie est là pour porter ces deux spectacles, mais tout artiste qui serait intéressé par être porté par la compagnie, pourquoi pas.  A la base, ce sont des rencontres, la porte est ouverte à deux ou trois personnes, il n’y a pas encore d’opportunités pour que ça se fasse, mais ça suit son cours tranquillement.

As-tu un dernier mot avant de conclure cet entretien ?

Pas spécialement… J’espère que je ne vais pas passer pour un égocentrique imbu de lui-même… j’essaye juste de proposer des numéros qui sortent un peu de l’ordinaire… voilà, en tout cas je suis très content que tu m’aies proposé cette interview, merci David !

Après relecture : je pars un peu dans tous les sens, saute du coq à l’âne, manque de construction dans ma pensée… espère qu’un psy ne me fera pas de retour…  je préfère rester dans le doute…

Voilà, j’espère que cette interview vous aura donné envie de découvrir « en vrai » le travail de ce jongleur, pour cela n’hésitez pas à consulter le planning de la compagnie  !

Toutes les photos illustrant ce portrait ont été réalisées par Mako

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