Eric Longequel

Photo accueil : Ben Hopper

 Eric Longequel fait partie de mon « top 5 » personnel, mais je n’avais jamais eu l’occasion de le rencontrer. Quand j’ai appris qu’il venait avec la compagnie EaEo jouer leur numéro « M2 », dans le cadre du festival Spok, à 30km de chez moi, j’ai forcément sauté sur l’occasion et lui ai proposé de se rencontrer après le spectacle pour une interview. C’est donc au CLC du Guilvinec que j’ai vu le numéro, que j’ai vraiment beaucoup apprécié. Nous avons pris ensuite une heure pour enregistrer l’interview, sur la scène, au milieu des massues, balles et planches éparpillées.

 

Bonjour Eric, peux-tu me dire à quel âge tu as commencé à jongler et comment tu as découvert cette discipline ?
J’ai commencé à 11 ans, en 1993. J’étais en 6ème, on jouait avec des balles de tennis dans la cour, un copain savait jongler à 3 balles…. Pendant 2 ans je n’ai fait que la cascade car je pensais qu’il n’existait que ça, et que pour jongler avec plus d’objets il fallait forcément être un pro ou un enfant de la balle. Jusqu’au jour ou j’ai déménagé à Bourg en Bresse, dans l’Ain, où une petite école de cirque loisirs venait de se monter. Le prof savait jongler à 4 balles, il connaissait le principe du 5, donc il m’a appris. Pareil pour le 2 diabolos. J’y suis allé tout le temps, je faisais tous les cours, enfants, ados, adultes, parce que j’adorais ça et j’étais copain avec le directeur, Christian Curty. C’est lui qui m’a emmené dans les conventions, dont Jonglissimo, à Reims. Et là j’ai vu Viktor Kee qui jonglait à 9 balles, qui faisait des mouvements, etc. J’ai aussi rencontré d’autres diabolistes, j’ai enchainé les conventions…

 

Tu faisais dès le départ des balles et du diabolo ?
Au tout départ juste des balles, et puis ma mère m’a acheté un diabolo parce qu’elle en avait un quand elle était petite. A l’école de Bourg-en-Bresse, je faisais plus de diabolo. Et en 2004, je me suis remis aux balles, mais j’avais du retard, ça m’a pris 3 ans pour le rattraper, même si j’avais déjà mon 5 balles et quelques figures de base.

 

Quels sont les jongleurs qui t’ont inspiré à tes débuts ?
Aux balles quand j’ai commencé, pratiquement aucun, car en fait tous ceux qui m’impressionnait était bien trop forts pour que je m’en inspire. Au diabolo, par contre, il y avait Norbert Pereira, un diaboliste que peu de monde connaît aujourd’hui, mais pour moi c’est un maître : il a inventé des tonnes de figures qui ont participé au renouveau de la discipline. Et surtout, il a un toucher particulier, très beau, que l’on reconnait même s’il ne fait qu’une accélération chinoise. Je l’ai revu il y a 2 ans à Aurillac, et s’il ne fait pas les figures que l’on peut voir aujourd’hui sur internet, il a toujours un truc très particulier bien à lui. Quand je me suis remis plus sérieusement aux balles, en 2004, j’ai été influencé par plusieurs jongleurs, notamment Minh Tam Kaplan, qui m’a appris plein de figures un peu “évoluées” et beaucoup de principes généraux. J’essayais d’avoir son style mais je n’y arrivais pas, parce que je n’ai pas le même corps que lui, ni la même qualité de jongle ! Il y a aussi eu Morgan Cosquer, qui avait un style tout à fait différent, rapide, rythmé, explosif. En fait Minh Tam m’a appris plein de trucs, et Morgan m’a montré qu’il y avait plein d’autres choses que ce que faisait Minh Tam ! C’étaient 2 grosses influences et j’essayais de faire ma sauce à partir de ça.

De façon plus large, Johan Swartvagher m’a beaucoup influencé, pas tellement par sa technique – il fait des massues – mais plus dans sa façon de penser le jonglage. Il va d’ailleurs participer à la mise en scène de Flaque.

Enfin, Jean-Daniel Fricker, avec qui j’ai suivi plusieurs stages, qui est jongleur, contorsionniste et danseur de buto. Ce n’est pas sa technique qui m’a influencé, mais là encore, sa façon d’envisager le jonglage sur scène. Il fait des choses très torturées, très dures, uniques, et il ne cherche pas du tout l’esthétique. C’était une révolution pour moi, après Minh Tam qui faisait un numéro purement esthétique, et Morgan un numéro purement comique !

Il y aussi l’équipe suédoise, Jay Gilligan, Wes Peden, Patrik Elmnert qui m’a influencé moins directement. Ce n’est pas tellement ce qu’ils font, c’est surtout leur capacité à produire en grande quantité, qui m’impressionne, et m’inspire, car ça donne la sensation que le jonglage est infini.

 

Photo : Anke Schwarzer

 

A partir de quel moment tu t’es dit que tu pourrais devenir professionnel ?
La première étape a été quand  j’ai découvert qu’il y avait des pros, quand j’ai rencontré Minh Tam. Il m’a dit comment ça marchait, il m’a aussi déconseillé de faire ce métier, parce que ça lui semblait être devenu plus dur de trouver du boulot que quand lui avait commencé. Néanmoins il m’a donné des conseils, montré comment ça marchait.

La deuxième étape a été quand Antonin Hartz m’a appelé pour me proposer de faire un duo, pour rire, sans trop savoir quoi, mais un projet commençait à prendre forme. C’est pendant ce travail en duo que je me suis dit « allez, on essaye ». Mais j’avais quand-même des appréhensions, notamment la peur de m’ennuyer, devoir répéter le même numéro tous les soirs pendant 10 ans. J’avais peur de ça au tout début, et en fait pas du tout : nous avons joué le spectacle plus de 250 fois avec Antonin, et ça m’éclate toujours autant de le jouer !

Fréquenter Johan et Jean-Daniel a aussi tout changé. Moi je pensais juste « numéro », comique ou esthétique, et eux m’ont ouvert les yeux sur l’étendue de ce qu’on pouvait faire sur scène.

C’est tout ça combiné qui m’a orienté vers le statut professionnel. Minh Tam m’a montré que financièrement c’était possible, Antonin m’a apporté l’occasion de le faire par sa proposition de duo, et Johan et Jean-Daniel m’ont montré que je pourrais faire ça toute ma vie sans m’ennuyer.

Et au milieu de tout ça, il y avait Guillaume Martinet, qui s’est lancé en même temps que moi, et c’était agréable parce que même si on était très différents, on en était au même point. Il y a eu une sorte de solidarité et d’émulation combinées.

Pour Filophile ça a vraiment commencé à décoller quand nous avons été pris au festival de Chalon pour jouer « Sur le fil ». Nous savions que si ça marchait, cela pourrait nous ouvrir des tonnes de possibilités, et… ça a marché, à la suite du festival nous avons eu plein de contacts qui nous ont fait vivre pendant des années.

 

Tu parlais de votre parcours commun avec Guillaume, lui s’est orienté vers le Lido, tu n’as pas été tenté par une école de cirque pro ?
Oui et non. Je ne voulais pas au début parce que quand Guillaume est rentré au Lido j’avais déjà le spectacle avec Antonin qui était en cours de création, donc cela aurait voulu dire de mettre en suspend ce travail, ce qui était compliqué. Néanmoins, en parallèle je travaillais mon solo, « Brillantine et mocassin », que j’ai joué à Boudu, en 2006 je crois. Francis Rougemont du Lido m’a vu et m’a conseillé de passer les auditions au Lido. Je l’ai fait, un peu comme ça, au jugé, mais je n’ai pas été pris. Je ne sais pas trop pourquoi, j’imagine qu’ils n’ont pas été convaincus par ce que je faisais. Mais je cherchais quand-même à me former, et c’est là que j’ai rencontré Johan qui organisait une série de 8 stages de 10 jours, répartis sur un an. C’est lui qui a monté ça tout seul, trouvé les subventions, etc. Ce dispositif s’appelait « FAAAC » (Formation Auto-gérée Aux Arts du Cirque). Il y avait de la danse, du clown, de l’acrobatie et du butô. Comme c’était auto-géré nous faisions tout nous-même, Johan organisait en amont, trouvait les locaux, et nous faisions la cuisine pour les intervenants, etc. Mis à part le stage de Jean-Daniel, qui m’a appris, je crois, des trucs pour au moins 10 ans, j’ai surtout appris au contact des gens qui étaient là en formation avec moi.

 

Donc « Sur le fil », ton premier numéro pro, était un duo. Comment s’est faite la rencontre avec Antonin ?
J’ai rencontré Antonin quand nous avons commencé à travailler sur le DVD Diabology. Nous étions 9 sur le projet, mais Antonin et moi avons fait une vidéo ensembles car nous avions les mêmes envies et le même style. C’est après ça qu’est né le numéro, d’abord une version sans échafaudage, que nous avons peu jouée, puis une avec. Le but était de mettre sur scène des figures où nous évoluions sur plusieurs hauteurs, ce que nous faisions déjà dans diabology, mais avec du mobilier urbain.

En parallèle je travaillais sur mon solo, mais j’ai mis beaucoup plus de temps à le faire « tenir », j’ai toujours eu plus de mal avec le travail en solo.

 

 

En 2010, vous l’avez joué au Festival du cirque de demain, cela faisait déjà au moins 3 ans que le numéro tournait, qu’est-ce qui vous a motivé à essayer de participer à ce festival ?
En 2008 Morgan Cosquer l’a fait, j’ai découvert qu’un « non enfant de la balle », bref des gens comme nous, pouvait le faire. Le numéro de Morgan, en silence, avec de l’humour, pouvait avoir une médaille d’argent… En 2009 c’est Guillaume qui y est allé avec son solo (prix spécial du jury), et cette même année il y avait un numéro de Diabolo, « Golden Time », que j’ai trouvé super nul et qui était surtout un patchwork d’autres numéros déjà existant, Trespace, les Sharpes, et nous. Du coup j’ai voulu montrer notre numéro au monde du cirque, comme pour déposer notre identité. J’ai donc envoyé une vidéo de candidature au festival. Tout ceci mis à part, il y avait surtout le côté aventure, le lieu et le contexte légendaire, tout ça. Quand Guillaume l’a fait, ma copine m’a demandé si j’étais jaloux. En fait j’étais hyper content pour lui mais envieux aussi !

 

Ces 2 numéros de diabolo sont des numéros très techniques et inventifs, mais reposant sur une mécanique comique. Tes numéros actuels reposent moins sur cette mécanique, comment expliques-tu ce parti-pris au début ?
C’est venu naturellement, j’aimais beaucoup les numéros comiques. Avec Antonin on a été beaucoup influencé par Bram et Sander, qui avaient un duo de massues très léger et comique, et on avait envie de faire quelque chose dans la même veine.

Pour “Brillantine…”, c’est Guillaume qui m’a coaché, en me faisant faire un exercice qu’il avait fait aux auditions du Lido : monter en 2h un numéro sans musique. Je suis parti sur le principe d’un numéro “frime” jusqu’à l’absurde, ce qui était un clin d’oeil à Minh Tam qui fait souvent ça pour rigoler. Encore du comique, peut-être parce que c’est plus facile pour commencer. J’ai commencé à faire autre chose que du comique quand j’ai fait le stage avec Jean-Daniel.
Au début de toute façon, on reproduit ce que l’on aime. Le numéro de Morgan que j’avais adoré était comique, Pol & Freddy étaient comiques… Minh Tam j’avais adoré aussi, c’était beau, mais moi je n’arrivais pas à être beau donc j’ai laissé tomber. Et puis pour être “beau” en diabolo, difficile de passer après Tr’espace.

 

 

En faisant des recherches pour l’interview, j’ai regardé pas mal de vidéos de numéros en diabolo. Mis à part le travail de Tr’espace, avec une vraie recherche esthétique, expérimentale, la plupart des numéros sont soit comiques soit purement techniques, sans réelle recherche de « sens ». Comment l’expliques-tu, tu penses que c’est lié à l’objet en lui-même ?
Oui, bien sûr. A la base c’est un jouet, totalement connoté. Regarde Guillaume avec ses balles, quand il arrive sur scène, ce sont des points, il peut faire ce qu’il veut avec. Un diabolo, ce n’est pas abstrait, tu rentres sur scène avec, c’est un objet compliqué, ça pend, il y a des ficelles, des baguettes, il faut l’accélérer. En entrant sur scène avec un diabolo c’est dur d’être autre chose qu’un jongleur de diabolo. Guillaume qui rentre sur scène, il peut être ce qu’il veut, un animal, un monstre, un humain. Les balles peuvent êtres totalement autre chose, on peut être dans un univers où il ne dessine que des lignes. Un diabolo, c’est un diabolo. Franchement à part Tr’espace, je trouve pas un spectacle qui ait réussi à dépasser ça.

Avec Antonin on a donc fait du comique, basé sur le principe des poulies qui est vraiment propre au diabolo. Pour le solo, c’est une blague, je joue sur le décalage entre l’attitude du jongleur et ce qu’il fait : un mec rentre sur scène avec un diabolo rouge, on a du mal à le prendre au sérieux, et pourtant il en fait des tonnes. C’est en ça que le personnage marche, d’ailleurs je crois que je n’aurais pas réussi à jouer sur le même décalage avec des balles. Si je fais une figure de naze avec des balles, c’est pas rigolo. La même chose avec un diabolo, il peut y avoir un effet comique, il me semble.

 

Donc le diabolo, tu continues à en jouer sur scène, mais tu ne le travailles plus ?
Non, plus du tout. Les numéros, je les ai dans les mains, surtout « Sur le fil », vu le nombre de fois où on l’a joué. Et sur le solo, je fais de plus en plus le con, de moins en moins de figures techniques. Je ne me sers plus du tout des diabolos hors scène.

 

Et comment expliques-tu cet abandon ?
C’est lié au fait que j’ai de plus en plus travaillé le mouvement. Je travaillais avec les 2 objets, mais avec le diabolo c’était tellement pas pratique… Une balle sur la tête, c’est beau. Un diabolo c’est moche. C’est un avis bien sur strictement personnel ! Quand on rate ça fait des nœuds, il faut le remettre dans la ficelle, réaccélérer. C’est compliqué de bouger avec un diabolo. Pourtant Tr’espace y arrive, ils ont trouvé un truc. Mais moi pas. Pendant le stage avec Jean-Daniel, j’avais emmené les 2, mais ce qu’il demandait était tellement plus facile avec les balles que peu à peu elles ont grignoté la place. J’ai totalement arrêté il y a 3 ans à peu près, mais ça s’est fait progressivement.

 

 

Tu es donc maintenant dans la compagnie EaEo, avec le numéro « M2 » que tu viens de jouer ce soir. Les 3 autres membres, Sander De Cuyper, Jordaan De Cuyper et Bram Dobbelaere, sont belges. Comment vous êtes-vous rencontrés, et comment est venue l’envie de monter une compagnie ensemble ?
Bram travaillait avec Morgan, et Morgan a fait la mise en scène de mon solo de diabolo. On cherchait une salle pour répéter, du coup on est allé chez Bram, et c’est comme ça que je l’ai rencontré.
Par la suite j’ai joué en Grèce une première version de mon solo en balles, juste 3 minutes avec quelques figures et une musique, pour poser les bases.  Bram l’a vu, et à ce moment là il commençait à travailler sur le projet « M2 » avec Jordan et Sander, et d’autres. Il m’a proposé de me joindre à eux. Finalement le projet s’est fait avec juste nous 4.

 

C’est donc Bram qui a écrit le spectacle ?
Non, il a juste apporté le concept de base, l’idée que le spectacle aurait lieu sur une scène dont la surface réduirait peu à peu, et le fait que ça parlerait de la violence ordinaire qui en découle. Chacun a ensuite apporté ses idées, sur lesquelles chacun a rebondi. Par exemple la grande scène avec les balles est une idée de Bram, et la petite scène de la fin est une idée que j’ai eue en pensant cette même scène sur l’espace restreint final. Chacun rebondit sur les idées des autres, bref c’est vraiment nous 4 à l’écriture. L’écriture complète a pris 4 mois.

 

Photo : Thierry Bilay

Pourquoi avoir choisi ce thème ?
Je ne sais pas.  Il faudrait demander à Bram si l’idée de surface a emmené le thème de la violence, ou si c’est l’inverse. J’habite à Paris, l’histoire de la violence entre les gens, les gens qui se font la gueule, qui s’énervent pour rien, ça me parlait vraiment, et j’ai adhéré dès le départ.

 

Après le spectacle, en t’attendant je discutais avec d’autres spectateurs, qui ne connaissaient pas du tout votre travail avant. Une des personnes découvrait le « nouveau cirque », le principe du théâtre qui se mêle au disciplines du cirque, et elle posait une question intéressante : « qu’est-ce que le jonglage apportait dans le numéro, en gros est-ce que le même thème aurait pu être traité avec une autre discipline circassienne » ?
Oui, bien sur, nous utilisons le jonglage parce que nous sommes jongleurs, c’est notre médium “fort” pour parler de quelque chose, mais tous les thèmes sont traitables sous toutes les formes possibles je pense. Ceci étant dit je crois que le medium utilisé change forcément que l’ont dit. Si on parle du même sujet avec de la danse ou de la musique, on dit nécessairement quelque chose de différent, juste parce que le medium est différent, qu’il ne met pas les même choses en valeur. Le simple fait de choisir un media pour parler d’un thème, c’est déjà parler du thème, je crois.

Le fait de choisir le jonglage ajoute un enjeu de performance et d’échec, ce qui prend une dimension particulière lorsqu’il existe des relations tendues entre les artistes sur scène. L’échec ou le succès ont des résonances particulières, par exemple si le paria du groupe réussi, par l’intermédiaire de la performance circassienne, à subjuguer le public, et à devenir justement l’exact opposé d’un paria dans le regard du public.

Le fait que le spectacle soit un spectacle de cirque, où les artistes, malgré les tensions, essaient de montrer leur technique à un public dont ils ont conscience de la présence, fait que la violence est toujours déguisée en jeu.

Si on regarde bien, ce spectacle c’est un peu comme un spectacle de cirque “normal”. Il se trouve juste que pendant le numéro de jonglage, on a l’impression de deviner que les 2 jongleurs se sont engueulés en coulisse… On le sent parce qu’ils se donnent un petit coup de coude au moment de saluer, qu’en passing ils envoient de temps en temps une prune pour déstabiliser l’autre, etc. Bref, il y a le spectacle et dans le spectacle s’invitent des petites rancœurs de la réalité. Pour moi, c’est un peu un spectacle de cirque dans laquelle la réalité s’invite, de manière forte mais abstraite. Il y en a un qui craque, qui s’adresse au public, et on revient sur les numéros, mais les numéros ont une drôle de configuration, ça n’est plus du passing, celui au centre se fait agresser, celui qui rate se prend une tarte…

Et à posteriori, j’ai appris par Pascal Jacob, le directeur du Cirque de demain, que cette situation a vraiment existé, si l’on peut dire. C’était une troupe de jongleurs acrobates, les frères Hanlon-Lees, qui présentait un numéro très “slapstick”, avec beaucoup de cascades : fausses chutes, faux cassages de planche de bois sur la tête, etc. Ils étaient 6, et l’un d’eux s’est disputé (fort) avec les 5 autres. Un soir, dit la légende, ils ont essayé de le tuer pendant le numéro, forçant un peu les cascades…

 

 

Donc tu te sers de la mécanique dynamique du jonglage en tant que tel, pour exprimer la violence ?
Ce qui est intéressant dans l’utilisation du jonglage, c’est qu’au départ les gens sont à fond avec nous, parce qu’on est dans la performance de cirque, ils nous applaudissent… et en même temps, on se tape dessus, ils sont encore en train de nous applaudir… J’aime bien ce truc bizarre qui se joue, grâce au jonglage qui lui même est violent.

 

Effectivement, en tant que spectateur on rigole au départ de vos scènes comiques « légères », qui peu à peu dérapent du léger au violent, à la limite de la maltraitance. Le rire évolue d’un rire franc à un rire un peu gêné, et on se retrouve un peu mal à l’aise de notre rire. Mais ça nous amène à réfléchir, à se poser des questions sur notre acceptation de la violence. Ce type de mécanisme, vous le travaillez consciemment au départ ? C’est à dire que vous avez en tête cette intention, et vous cherchez comment la mettre en place ? Ou alors ce type de mécanisme se met en place « tout seul », sans recherche ou volonté initiale ?
C’est dur à dire, je crois que c’est un peu tout à la fois. Je travaille plus facilement à l’instinct, c’est-à-dire que je pense à une scène qui me touche, et ce n’est qu’après que je réalise pourquoi cette scène me touche, et que je la mets en mots. Alors ça m’aide à préciser, à savoir exactement où je veux aller, et à retravailler la scène en question. C’est exactement comme ça que ça s’est passé pour la scène des biscuits par exemple.
Parfois néanmoins c’est l’inverse, je me demande comment mettre en scène une idée abstraite, mais là généralement je galère à fond !

 

Dans ce numéro tu es un peu « à part » par rapport au groupe… tu as des vêtements différents, tu es le seul à utiliser des balles, les autres sont aux massues, vous êtes souvent dans des configurations où tu es seul face aux 3 autres… Bram aussi est mis en exergue, les 3 autres ne lui donnent pas de place. Bref Bram et toi êtes les personnages les plus « rejetés » du groupe. Il se trouve aussi que vous êtes les 2 personnages qui « s’expriment », qui parlent sur scène, avec de vrais longs monologues. Est-ce que c’est volontaire, une manière de montrer que dans un groupe ceux qui s’expriment font peur aux autres, par exemple ?
Non ce n’est pas volontaire. On n’a pas décidé au départ que ceux qui parleraient seraient rejetés ou l’inverse. Ceci dit, l’endroit où est placé mon monologue a été choisi justement parce qu’il conclut une longue période où je suis rejeté par les autres. Idem pour celui de Bram avec les règles du métro, qu’on a naturellement placé après une scène où il se retrouve sans chaise.
En définitive, ça n’était pas décidé à l’avance, mais on a essayé de donner des places logiques à ces monologues dans le spectacle, ce qui explique qu’au final, tout est cohérent, et que quelqu’un dans le public peut prendre les monologues comme tu viens de le dire.

 

Vous l’avez joué aussi en Allemagne, en Italie, en Russie, aux Etats-Unis… Comment faites-vous pour les passages parlés ? Et est-ce qu’il y a une part d’improvisation dans vos textes, que vous adaptez en fonction de l’endroit où vous jouez ?
Bram peut faire ses textes en français, flamand, anglais et allemand. Ils sont très écrits et très calés, et il improvise peu, pour ce qui est du contenu.
Pour mon texte, je ne peux le faire qu’en français et en anglais. Il est énormément improvisé, même si bien sûr il a une structure, et des phrases qui reviennent à chaque fois.

 

 

Bram Dobbelaere est à l’origine d’un « projet vidéo » auquel tu as participé. Peux-tu m’en dire plus sur ce projet, et comment tu as travaillé ta participation ?
Au départ c’était juste un délire entre amis, pas forcément à vocation de diffusion sur internet. Bram a donc contacté 10 potes en proposant que chacun choisisse une musique, qu’on échange les musiques au hasard, et que chacun fasse une vidéo sur la musique que le sort lui aurait attribué.

Franchement, j’ai eu beaucoup de chance de tomber sur la musique que j’ai eue, car elle colle bien à ce que je fais naturellement. Ceci dit j’étais stressé quand même parce que je ne suis pas très à l’aise avec la vidéo. Donc je me suis mis comme contrainte de le faire tout seul, parce que je ne voulais pas avoir le stress d’un caméraman qui me regarde. Du coup, plan fixe obligatoire. Je voulais aussi ne pas me prendre la tête à refaire 27 fois les routines devant la caméra, m’énerver parce que je n’y arrivais pas, etc. Donc je me suis dit que j’allais faire un truc qui coupe dans tous les sens, avec des vrais et faux cuts. Ca m’a permis de faire hyper vite, j’ai mis 2 heures pour la filmer, en ayant tout écrit à l’avance.  Ca a été tourné à la Chatre, dans l’Indre, chez Johan, où j’étais en résidence pour préparer mon spectacle. Le soir j’écrivais les routines, et j’ai filmé un après midi.
Il y a aussi une notion de chance, par exemple il faisait beau, et tout au début de la vidéo il y a un effet avec la lumière qui bouge… ça n’était pas du tout prévu, c’est juste que j’ai filmé en fin d’après-midi, et je me suis aperçu ensuite que les rushs de début et de fin avaient des différences de lumière, et un peu par hasard en faisant le montage je passais d’un plan à l’autre, et j’ai vu cet effet de lumière intéressant que j’ai mis au début.

 

Photo : Pierre Morel

En parallèle, tu travailles avec Guillaume Martinet à un nouveau numéro, « Flaque ». Comment est né ce projet ?
On se connaît depuis longtemps, et on a toujours aimé jongler ensemble déjà.
Je travaillais à mélanger des mouvements hip-hop bizarres avec du jonglage, et lui faisait aussi pas mal de hip-hop, d’une autre manière.
On avait des références communes. Il m’a proposé un projet de jonglage “à fond corporel”, donc j’ai dit oui, forcément.

 

Quelle est l’intention de départ de ce projet ?
Je ne sais pas trop, en fait… Enfin si, mais je ne peux pas trop en parler, c’est encore un peu imprécis, et on a pas envie de tout dévoiler maintenant. Ce que je peux dire par contre, c’est qu’on est parti sans se donner de thème. On a commencé à travailler sur les mouvements qui nous plaisaient, donc beaucoup de corps, de travail au sol… c’est la raison du nom « Flaque », parce qu’on aime le principe du corps qui tombe au sol. On s’est donné un protocole de travail, tous les matins, pour approfondir tel ou tel mouvement qu’on sentait bien. Et naturellement il y a des choses qui émergent. On fait des blagues qui finalement donnent quelque chose, on lance spontanément une impro, et tout ça débouche sur de nouvelles pistes de travail. Au bout de 2 mois de travail comme ça, il y a un truc qui est apparu, une sorte thème qui s’est cristallisé. Mais donc, au départ, pas de thème, juste un protocole de travail, on ne fait pas n’importe quoi, on a des gammes, sur le thème du corps et du jonglage, on bosse les pops, les vagues, les mouvements hip-hop… on le pousse à fond pour voir naturellement ce qui va sortir.


Photo : Pierre Morel

 

La première officielle est pour 2013, mais vous avez joué une première à Chypre. Quel est le but de ce type de « première », de voir les réactions, et éventuellement corriger certains passages ?
Ce n’était pas vraiment une première, on a en fait joué à 3 événements différents déjà, des extraits. D’abord un extrait de 5 minutes, à Regensburg en Allemagne, puis en Autriche au Summerflame festival, 2 extraits de 5 minutes. Et à Chypre, l’organisation “Among Ants” nous a commandé 20 minutes en rue, donc on s’est mis un bon coup de pression. Mais ce ne sont pas encore des premières, ce sont des « try-out », des étapes de travail, des sortes de crash-test… On a testé diverses idées qu’on avait, pour voir si elles marchaient avec le public, si ce qu’on voulait faire passer fonctionne.

 

Sur « Circuit fermés », le spectacle de Guillaume et Minh Tam, la musique a une grande importance. J’en avais discuté avec Guillaume, il me disait que David Maillard, le musicien qui a composé la bande son, était un auteur à part entière de l’écriture du spectacle. C’est lui qui va s’occuper aussi de la sonorisation de « Flaque » ?
Absolument, il est auteur à part entière, on ne lui dit pas qu’on veut telle ou telle musique, il apporte ses sons, on voit ce qu’on peut faire avec. Par exemple, on a aussi joué à Poitiers, avec une de ses musiques, un bruit de moteur qui tourne en boucle, il a rajouté des beats dessus, ça crée une rythmique… C’est vraiment une suggestion de sa part, il nous fournit cette musique qu’il a composée, et on s’en sert comme un vrai « matériel ». Donc oui, David est vraiment auteur. Et il y a également une 4e personne, Pierre Morel, qui est photographe. Il fait un reportage photo sur la création, mais du coup il est là, il participe aux discussions, il apporte son regard de photographe. Il n’est pas metteur en scène, mais comme il suit le projet tout du long il a toujours des choses à dire intéressantes. Et il ne fait pas qu’un reportage, il travaille sur des images de flaques, de corps dans des décors urbains par exemple… On aimerait bien qu’il y ai une expo photo connexe à « Flaque ».


Photo : 
Pierre Morel

 

2 teasers de ce numéro sont disponibles. Habituellement les teasers de numéros sont des courts extraits du numéro sur scène. Là, vous avez opté pour une forme inhabituelle, énigmatique. Personnellement je les trouve très réussis, qui en as eu l’idée ?
C’est sorti tout seul, en fait… On avait trouvé le principe de base qu’on appelle le « matrix », c’est à dire le principe de prendre une balle au jongleur et qu’il s’effondre. On avait trop envie de le filmer, c’était la première semaine donc on avait pas encore d’images de scène, on s’est dit qu’ont pourrait le filmer en milieu urbain. On a sollicité Eloi Prieur, un jongleur parisien qui fait de la vidéo, et voilà. Mais c’était très intuitif, impulsif.

« Flaque » se construit beaucoup sur ce principe d’intuition, d’envie. Les prochains teasers seront sur ce principe, on était à Regensburg quand on a eu l’idée. Je ne te dis pas ce que c’est pour réserver l’effet de surprise, mais c’est ça, un mouvement qui nous vient tout d’un coup, ça nous plait, on a envie de le montrer… 2 jours après on demande à Pierre de le filmer, et à Eloi de le monter. Bref c’est très instinctif.

(Note : ce 3e teaser est sorti quelques jours après l’enregistrement de l’interview, le voici ci-dessous)

Tu as un style de jongle très particulier, original, à base de mouvements saccadés, proche de la danse hiphop ou contemporaine. C’est une approche que tu as volontairement travaillée, ou qui t’est venue intuitivement ?
J’ai fait le stage avec Jean-Daniel, qui travaille sur les mouvements torturés. Au même moment je m’intéressais beaucoup au hip-hop, pas forcément à la musique mais à la danse, j’ai appris quelques mouvements, et un mélange bizarre s’est passé entre les mouvements hip-hop et les mouvements torturés du butô. Le hip-hop se marie très bien au jonglage, c’est graphique, mécanique, le principe de l’isolation apparait dans les 2 disciplines par exemple. J’ai fait ma sauce avec tout ça. Il y a peut-être aussi des soupçons de danse contemporaine. Mais je ne me dis pas danseur hip-hop/jongleur. Comme tout le monde, je travaille avec des outils, le hip-hop et le butô sont des outils que j’utilise pour mon jonglage. L’enjeu est justement qu’on ne se dise pas qu’on a collé du hip-hop sur du jonglage.

 (Note : la vidéo ci-dessous montre les « coulisses » de la participation de EaEo au cirque de demain. Le numéro joué sur scène est visible à partir de 6 minutes)

 

Tu es retourné au Festival du Cirque de demain en 2012, avec EaEo, où vous avez joué un extrait de « M2 ». Cela faisait déjà un moment que vous tourniez avec ce numéro, vous n’aviez plus forcément besoin de promotion, pourquoi y être allés ?
Oui, on avait déjà joué une bonne centaine de fois le spectacle, notamment à Avignon où Pascal Jacob, le directeur du Cirque de demain m’a raconté l’anecdote des frères Hanon-Lees. C’est à cette occasion qu’il m’a dit qu’on pourrait mettre bout-à-bout la dernière scène du spectacle et le grand passing, et que ça pourrait sans doute faire un numéro. Et si ça fonctionnait, le montrer au festival. Forcément j’étais trop content, ça me paraissait incroyable de le faire 2 fois, en plus avec des balles, de pouvoir montrer une partie de mon solo qui est au début. Donc on a travaillé, changé l’ordre des 2 scènes, rajouté une petite intro, changé les musiques, et on y est allé. On a bien stressé, mais aussi bien rigolé. Je me suis senti encore plus extra-terrestre qu’avec Filophile qui l’était déjà un peu à cause de son ambiance “spectacle de rue”. Là avec Eaeo, l’entrée super longue, les personnages avec leurs capuches, cette tension en 3 contre 1, c’est très décalé. En tout cas je suis ravi d’avoir pu le montrer là-bas, et ravi qu’ils nous aient invités.

 


Photo : Yann Boyenval

 

Tu as aussi un numéro solo en balles, « J’ai toujours voulu être un popcorn », dans lequel tu explores la relation du jonglage et du corps. C’est un numéro très « riche » en symboles… Tu y pratiques une forme de jonglage très particulier, très corporel, alternant des passages avec des mouvements très fluides et d’autres très torturés… Quelle est l’intention de départ de ce numéro, ce que tu veux exprimer, et par quels moyens ?
C’est toujours du d’expliquer l’intention d’un numéro : on s’efforce d’exprimer des choses avec le jonglage, et on cherche à exprimer des choses que le jonglage exprime mieux que tout autre procédé. Du coup lorsqu’on cherche à les traduire en mots on perd forcément quelque chose. Ou encore, le simple fait de décider d’exprimer ces choses là avec le jonglage plutôt qu’avec autre chose, c’est déjà dire quelque chose, qu’il est donc par essence impossible à retrouver avec des mots. Claude Régy, un metteur en scène de théâtre, l’expliquer très bien : « Si on doit expliquer le mode d’emploi, si on doit expliquer ce qu’on veut faire, je crois d’une part que c’est une imposture, et d’autre part si on y arrivait ce serait quelque chose comme une trahison ». Je ne le cite pas pour frimer mais parce qu’il a raison ! Surtout cette histoire de trahison : si je pouvais expliquer mon numéro avec des mots, à quoi bon le faire ? Du coup je suis un peu embêté lorsque je dois dire « ce que je veux exprimer ». Il y a plusieurs thèmes qui m’inspirent, mais il y a aussi des idées chorégraphiques qui viennent sans thème particulier, du moins pas consciemment. C’est donc un mélange de scènes avec certains thèmes choisis, et d’autres scènes sans thème explicité. Je m’appuie parfois sur des symboles, mais seulement comme point de départ pour m’inspirer. Je ne mets pas de symboles dans le but que le public les remarque, mais juste pour qu’ils soient percutants. Par exemple, la peinture rouge évoque assez clairement le sang, mais ce qui m’intéresse ce n’est pas tant que le public se dise « la peinture rouge représente le sang », mais que, alors que dans le spectacle cette peinture est clairement montrée comme étant de la peinture et pas du sang, le public ressent quand même quelque chose de l’ordre d’une blessure en la voyant couler sur mon visage.

 

Tu l’as joué récemment lors du gala d’une convention, et il y a eu des soucis techniques de départ de musique. Sur ce type de numéro où tu es seul en scène, comment gères-tu cela, est-ce qu’il y a des « techniques » pour garder sa concentration malgré tout ?
C’est assez courant dès qu’on travaille sur un plateau d’artistes sans son propre technicien malheureusement. A Passe la Jongle le technicien était incompétent et en plus il méprisait plus ou moins tout le monde, donc j’étais préparé, j’ai su qu’il allait tout foirer après 10 secondes de conversation avec lui ! Il n’y a pas de recette, de toutes façons un top raté c’est toujours dommage. Il y a quelques numéros que ça peut servir (celui de Morgan est un bon exemple), mais la plupart du temps récupérer une erreur technique reste du bidouillage. Jay me disait que c’est à force de se faire planter ses tops qu’il avait fini par tout faire lui même (la régie son et lumière de « Objectify » est sur scène, elle est intégrée au spectacle).

 

J’ai vu aussi que tu faisais parti d’un projet de performance de groupe, « Pour les corps à venir », prévu pour 2013, avec Jean-Daniel, où en est ce projet ?
Le projet en est à son tout début, je ne peux pas encore dire grand chose, pour la bonne raison que je ne sais pas grand chose. Jean-Daniel est à l’initiative du projet, et pour l’instant il reste mystérieux sur son contenu. Mais j’ai toute confiance, donc je suis engagé dans le projet.

 

Wes Peden, dans sa bio, te cite comme intervenant à l’école de danse et de cirque de Stockholm ? Tu fais aussi de la formation ?
J’en fais très peu, même si je vais en faire plus cette année En fait Jay Gilligan m’avait invité à Stockholm, je ne pouvais pas dire non, tu te rends compte, travailler avec Wes Peden, Patrick Elmnert, Ron Berry, c’était impossible de dire non. C’était sur 5 jours, j’avais super peur forcément… Ils étaient 1000 fois plus forts que moi mais pas du tout hautains, j’ai vraiment adoré. Je leur ai juste apporté des trucs différents.

Ce que j’ai aimé à Stockholm, c’est que je n’avais pas un rôle de prof. C’était plus un laboratoire à 4 (Wes, Patrik, Ron et moi), et je le guidais. J’essaie de créer cette situation quand j’enseigne en école de cirque : je ne suis pas prof, on est tous jongleurs, on va essayer des trucs ensembles.

 

Et par exemple à Stockholm, comment organises-tu ton intervention, sur quel thème ?
En fait, j’ai essayé de mettre en mots comment je réfléchissais mon jonglage. Par exemple je remarque que je bloque souvent une balle avant de bouger autour d’elle. Je le pose sur le papier, et essaye d’en déduire des pistes de travail. ça peut-être un principe très concret comme cet exemple, ou des idées plus abstraites. Par exemple, j’aime bien faire comme si les balles étaient des bouts de mon corps qui m’échappent. Je liste tout ça et en fait des exercices ou des thèmes de routine.
Ce que j’ai particulièrement apprécié à Stockholm, c’est qu’ils ont joué le jeu à fond bien que je ne sois pas expérimenté.

 (Note : Vous pouvez voir des passages de jonglage 3 balles d’Eric dans la vidéo suivante, à 4’35 », 5’20 », 6′, 7’15 »)

Est-ce qu’il y a UNE figure, un enchaînement, un mouvement que tu affectionnes plus particulièrement ?
Il y en a plein, c’est très difficile, comme question… J’aime beaucoup la cascade avec toutes les balles roulées sur la tête, par exemple. Mais la plus belle figure du monde, pour moi, c’est l’attrape sur la tempe. C’est un mouvement de corps qui est hyper fort, et qui n’est pas du tout « faux ». Ca n’est pas une chorégraphie, la balle arrive, on « doit » réellement pencher la tête pour la réceptionner, donc le mouvement est forcément juste, et on n’a rien besoin de faire d’autre pour que ce soit expressif.

 

Tu as parfois un lancer de balle assez spécifique, qui donne le sentiment que la balle « bouge toute seule », qu’elle s’éjecte de ta main involontairement. Tu l’utilises dans ton numéro solo, il est aussi visible par exemple dans « Krtch » dont on a parlé au dessus, à 2’52 ». Je t’avoue avoir regardé la vidéo image par image pour comprendre comment tu faisais, Il me semble avoir compris que ton bras reste immobile mais que tu donnes l’impulsion juste avec la main, voir juste avec les doigts, c’est bien ça ? Je ne me souviens pas avoir vu d’autres jongleurs utiliser ce mouvement, c’est toi qui l’a « inventé », ou tu l’as vue quelque part ?
C’est un mouvement que j’adore, car il me permet de donner la sensation que la balle vit toute seule (cf l’histoire des balles qui sont des bouts de corps qui s’échappent). Je l’ai trouvé tout seul, après la notion d’invention est toujours un peu ambiguë, voire prétentieuse. Beaucoup de jongleurs cherchent à faire des lancers invisibles, Yann Frisch par exemple, je suis certain qu’il fait ce lancer aussi, c’est bien son style. Pour ma part j’utilise 2 doigts pour éjecter la balle, le majeur et l’annulaire.

 

Quel type de balles utilises-tu ?
Des MMX. Elles ne coûtent pas cher, je peux les perdre, et elles sont polyvalentes. Mais je me mets aux Trashies, du coup, avec Guillaume. (Note : les Trashies sont un modèle de balle « molle », mais qui ne sont plus fabriquées aujourd’hui).

 


Photo : Pierre Morel

 

Quels sont les jongleurs actuels dont tu apprécies plus particulièrement le travail ?
Pareil, question difficile… Le dernier qui m’ait marqué, c’est Paul Cretin, de la compagnie Muchmuche. Il a joué à Poitiers, une routine avec une seule massue, magnifique, j’en ai presque pleuré, une vraie leçon de jonglage. A Poitiers, il y avait vraiment quelque chose de magique. Après il y a Johan, Morgan, Jean-Daniel, bref tout ceux que j’ai cités au début, je continue de les admirer. Wes Peden, je l’admire énormément, toujours.

 

Quels sont les derniers spectacles de jonglage qui t’ont marqué, et que tu recommandes de voir ?
Pan Pot, du collectif Petit Travers, j’ai adoré. Circuits fermés de  Defracto, leurs routines sont merveilleusement bien écrites je trouve. Le numéro de magie avec tasses et balles de Yann Frish, la version qu’il a présenté aux championnats du monde est vraiment géniale. Le solo de Kerol, “Welcome to my head”. Il joue d’ailleurs dans Subliminati Corporation, je ne sais pas s’il jongle dans le spectacle, mais ça vaut le coup d’être vu (il y a d’ailleurs un autre jongleur excellent aux massues : Mikel Ayala). Il y aussi le solo Objectify de Jay Gilligan qu’il a joué à la rencontre des jonglages, ainsi que son solo Nouveaux Nouveaux (il y est accompagné par le batteur Eric Nilson). J’aime beaucoup le solo que Wes a fait au Cirque de Demain. Egalement le collectif Protocole, aux massues, Johan et Paul Cretin en font partie. « Sans titre », de Johan, et “Mars 07”, duo de Johan avec son collègue guitariste. Et « I » le solo de Jean-Daniel.

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Si vous souhaitez voir Eric Longequel sur scène :
Avec EaEo, les prochaines dates sont du 20 eu 22 décembre à Clamart, ensuite voir le calendrier de la compagnie sur leur site.
Flaque sort en automne 2013, vous pouvez suivre le calendrier de la compagnie Defracto.
La chaine Youtube de Defracto sur laquelle sont diffusées entre autres les teasers.

Et aussi :

La chaine Youtube d’Eric

Site internet de la compagnie « Presque nulle »

Site internet de la compagnie Filophile

Site internet de la compagnie EaEo

Site internet de la compagnie Defracto



Photo : Pierre Morel

 

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